En 1984, Rudolf Astakhov, citoyen de l’URSS, était condamné à mort pour trafic de caviar. Dans la Russie post-soviétique, le «business» est moins risqué et s’est généralisé: Volodia risque une très forte amende, au pire quelques mois de prison.
A la nuit tombée, il fait le tour de ses «copains», qui gardent, parfois chez eux parfois dans d’autres lieux secrets, des dizaines de boîtes dorées contenant l’or noir de l’esturgeon, acheté aux braconniers.
Dans la frêle isba de bois, surchauffée par les 37 degrés de température extérieure, Dima propose son butin pour 220.000 roubles le kilo (38 dollars, contre 260 à 350 dollars sur le marché officiel).
En période de ponte, au printemps, son caviar est frais. Quand la saison s’éloigne, il surgèle ses précieux œufs noirs, à défaut de pouvoir jouir d’une chaîne de production industrielle assurant des mois de conservation.
Dima, qui a gonflé le moteur de sa petite Lada rouge pour échapper aux policier, s’est aussi assuré un réseau de connaissances bien placées – dont certaines lui fournissent les boîtes interdites.
Cette fois, Volodia prendra le train pour Moscou, à quelque 1.300 kilomètres au nord-ouest, relativement tranquille. «J’ai pu me procurer des papiers officiels auprès des magasins spécialisés» autorisés à revendre (pour 250.000 roubles le kilo) du caviar de contrebande saisi par les autorités. Dans la capitale, les quelque 30 kilos qu’il emporte avec lui devraient trouver preneur pour 150 dollars chacun.
Il emporte toujours des devises pour acheter les contrôleurs et payer les amendes.
Petits «amateurs» ou réseaux structurés, ils sont aujourd’hui des milliers à vivre du marché noir de caviar sur les rivages de la Caspienne. De Volodia aux mafieux qui, selon un journaliste local, exportent parfois par avion entier vers l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou des pays arabes.
Et les inspecteurs de l’antibraconnage, qui doivent surveiller la mer et 7.800 kilomètres de rivières, ont bien du mal à lutter.
Travail pour tous
Trois cent trente-cinq inspecteurs des mers sillonnent en permanence le delta de la Volga qui se jette dans la mer Caspienne près d’Astrakhan, pour un salaire de 300.000 roubles (52 dollars), indique Vladimir Karpenko, chef adjoint du département de la sauvegarde et de la régulation de la pêche. Ils constatent chaque année «2.000 enfreintes au règlement de la pêche aux esturgeons».
Mais les braconniers se cachent quand ils aperçoivent les autorités et reviennent dès qu’elles ont retourné le dos, comme dans la baie de Tsagan-Aman, petit village de la république de Kalmoukie (quasi-souveraine) qui a le privilège d’avoisiner le delta.
«Là-bas, les 4.000 habitants trafiquent, le travail local pour tous c’est le caviar, de la pêche à la vente», affirment des sources concordantes.
La lutte est de plus en plus sauvage. Les vieux pistolets et les rares munitions des inspecteurs font pâle figure.
«Nos bateaux ont près de 40 ans, ils ont peu d’essence. Alors que les braconniers ont sur la mer une flotte très performante et sur la Volga des rafiots qui semblent vieux, mais sont trafiqués», constate Vladimir Nikoline, membre du département et ancien inspecteur.
«Ils ne les rattrapent presque jamais», confirme un intermédiaire.
«On nous tire dessus, on brûle nos bateaux. En juin, six de nos embarcations ont été détruites à la hache et un explosif a été lancé contre la maison d’un responsable», relève M. Karpenko.
En novembre dernier, un attentat à la bombe à Kaspiisk au Daghestan, contre un bâtiment des gardes-côtes russes, faisait 49 morts. La police a suivi la piste des trafiquants de caviar qui est toujours considérée aujourd’hui comme la plus sérieuse. (AFP)

