Jetant un regard critique à la ronde, il ne voit, comme Al- Hajjaje Ben Youssef, que «des têtes mûres qu’il est temps de cueillir». Et il les cueille avec l’impitoyable alacrité qui convient à son tempérament fonceur.
Contrairement à celles du Hajjaje, qui voulait mater ses sujets, ses têtes ne sont pas rebelles: plutôt le contraire, installées dans leur métier de tortionnaire, de victime, de joueur de cartes, de femme fatale, de Don Juan à la manque, de bon papa…
Chacun joue son rôle avec tout l’esprit de sérieux du monde: les garçons de café dans deux huiles puissantes évoquent irrésistiblement, pour ceux qui sont passés par là, les célèbres analyses de Sartre dans «l’Etre et le Néant».
Nahas observe ses contemporains et s’amuse de leurs travers mais reste conscient que lui-même n’en est pas indemne. D’où la sympathie qui perce sous la férocité et l’ironie: tout le monde est embarqué sur le même bateau, possédé par les mêmes obsessions de pouvoir, de sexe et d’argent, formes suprêmes de violence subie et infligée.
Il y a quelque chose comme un ver dans la «pomme» de Nahas: de la compassion dans la critique, de l’humanisme dans la caricature.
Comment expliquer autrement ses «Carrés de vie», galerie de portraits tirés, dirait-on, d’un album de famille, de souvenirs vécus («Je raconte une vie»)?
Faux fonds
Comment, surtout, expliquer qu’il s’émeuve pour les Capucins massacrés en Algérie, pour les mafiosi russes malmenés par la police, pour les condamnés à mort en Chine? Dénonçant violemment la violence, Nahas voit l’homme comme un être seul en fuite, poursuivi par une meute de chiens sauvages. La mort aux trousses: tel est l’homme en sa solitude.
Pour ce baroudeur assagi qui a mangé de la vache enragée, le monde est un théâtre de la cruauté plein de bruit et de fureur, mais il n’y en a pas d’autre: puisqu’il faut faire avec, mieux vaut prendre le parti d’en rire que d’en pleurer. Mais d’un rire jaune, chargé de larmes rentrées.
Dans ces conditions, ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on peut en dire après tant d’autres (on vient toujours trop tard, etc.), c’est la façon de le dire, la tournure, la griffe, la signature personnelles; le dessin à la fois aisé et puissant, capable de capter un corps, une tête en quelques traits forts, quelques lignes de contour, quelques hachures.
Jean-Marc Nahas cherche, d’une forme, à saisir l’essentiel, à la dépouiller de tout bavardage (bien que lui-même soit très bavard en paroles et en figures): d’où l’équivalence, toute plastique, entre la «pomme» et la pomme. Toutes deux sont des volumes sphériques ou ovoïdes et c’est bien là l’essentiel de leur présence formelle.
Nahas non seulement délimite très fortement ses personnages et ses fruits et légumes (il n’a pas d’autres sujets: il n’a jamais cédé à la tentation jouissive du paysage), mais les profile sur des fonds plats, rouges éclatants, jaunes criards, blancs impeccables. Pour mieux les cerner, en faire des objets plastiques purs.
Si l’effet obtenu est si tranchant, c’est que ce sont de faux fonds. Le dessin ne vient pas s’y superposer. Au contraire, c’est la couche de peinture monochrome qui vient découper ou plutôt tailler les formes comme au rasoir. Elles semblent alors émerger du support, étant situées en quelque sorte une couche plus bas que la couche étale qui vient parachever le travail et l’effet.
Ce procédé est très frappant dans les huiles représentant des garçons de café («Cessez de rire, charmante Elvire», «10 sacs pour le chasseur»: titres qui n’ont rien à voir, histoire de prendre et garder ses distances et de dissimuler sous la saillie le coefficient personnel, le cas échéant) et une tête comme tranchée par la chape blanche («Le jardin de Sanayeh», allusion à la dernière pièce de Roger Assaf, donc à une exécution capitale).
Plusieurs autres œuvres recourent au même procédé, très efficace avec de larges cernes noirs. Parfois ce sont des dessins découpés qui sont, au rebours, collés sur un fond de couleur virulente («Asma, trois jours après»).
Toujours à la recherche de l’essentiel, Nahas innove dans cette exposition en marouflant du papier transparent blanc ou brun un peu froissé sur les dessins sur papier collés sur toile ou sur bois, de manière à les estomper, à en escamoter les détails pour ne laisser subsister que la forme générale, les grandes lignes.
Les natures mortes, les portraits groupés quatre à quatre, les nus à l’atelier en sont à la fois unifiés et enfoncés dans un espace décalé, comme s’ils surgissaient dans la mémoire avec des traits vagues, effacés par le temps.
Si, excellent peintre, Nahas tient tellement à transformer ses croquis en œuvres à part entière, c’est qu’il veut convaincre le public que quelques lignes fiévreusement crayonnées sur un morceau de papier ont autant de valeur qu’un tableau en bonne et due forme, que ce qui importe c’est moins la peinture en tant que matière que l’art de peindre et de dessiner en tant que tel, qui peut très bien se concentrer en un raccourci vigoureux de trois ou quatre traits. C’est pourquoi il aime aussi peindre ou dessiner sur des supports insolites: paravents, boîtes, troncs d’arbres, fauteuils, voitures, portes... S’il ne tenait qu’à lui, il couvrirait tous les murs de la ville (Galerie Epreuve d’Artiste).
Joseph TARRAB

