Voilà une pièce classique qui défie le temps et les modes. Universelle et d’une constante actualité elle l’est par le thème qu’elle traite et le personnage qu’elle fait vivre sur scène. «Electre» appartient bien à la mythologie grecque mais le répertoire dramaturgique international l’a si bien récupérée qu’on confond un peu aujourd’hui aisément ses véritables racines... Elle a inspiré les plus grands: Eschyle, Euripide, Sophocle et plus près de nous Giraudoux. La section des «humanités» de la L.A.U. donne ici une version d’«Electre» d’après le texte de Sophocle adapté en arabe littéraire par Kayssar Sacre, la mise en scène est de Lina Abiad. Sophocle avait déjà fait faire de grands progrès à la tragédie grecque — trop statique et récitative — en diminuant le rôle du chœur et en introduisant un troisième acteur dans l’action. Et cette action justement est chez lui psychologique et menée à son terme par la passion ou la volonté du héros. Electre illustre avec éclat et puissance ce schéma d’un théâtre plein de douleur, de cris, de lyrisme, de détermination mais aussi d’élévation et où triomphe malgré tout une certaine vertu. Fille d’Agamemnon et de Clytmnestre, Electre traîne sa douleur et son deuil. Victime d’une mère dévoyée, elle n’aura de cesse qu’en faisant tuer, par son frère Oreste, sa mère et son amant Egisthe, meurtriers de son père. Long calvaire où mère et fille se confrontent et se déchirent avec une violence inouïe.
Dans un décor merveilleusement planté, adroitement conçu et qui reproduit la façade d’une demeure libanaise de style florentino-vénitien sur fond d’échafaudage de construction (ou de reconstruction!) évoluent les protagonistes de cette œuvre âpre et dense, dans une atmosphère de veillée mortuaire avec lumières blafardes. Superbe composition d’Electre (campée par Tamar Hajjar) super-hystérisée et tétanisée par l’injuste drame d’un père assassiné. Clytmnestre, brisée et sujette à des tics nerveux comme une Lady Macbeth vouée à l’insomnie et l’éternel remord, a des allures de pantin démantelé auquel Rania Saghir prête d’étranges traits avec une silhouette filiforme à l’opulente chevelure d’où luxure et séduction ont disparu... Les costumes mêlent le jeans aux voiles blanches, les «rangers» aux chaussures lustrines à petits talons. Seule Electre dans sa petite robe noire longue, austère comme une intraitable prêtresse avec ses cheveux coupés à la garçonne, semble jaillir des rangs d’une armée d’amazones spartiates... Une mélopée mélancolique, presque funèbre, et chantée par une jeune fille du chœur, témoin silencieux et grave de ces événements. Il est certain que la langue diaprée et pleine d’emphase de Sophocle se marie bien avec une gestuelle grandiloquente, délibérément mélodramatique. On peut bien sûr lire ici les traits de caractère de probité, de grandeur, d’intransigeance, de révolte, de pureté, de fermeté d’Electre qui refuse richesse et valeurs sociales pour ne revendiquer que son droit à la vengeance... Mais aussi lecture multiple avec Sophocle car on peut aisément penser au symbole de courage, de détermination, de volonté, de renaissance et de refus du compromis. Et en ce sens, décor, costumes, musique sont d’une criante «actualisation» d’un drame quotidien et universel pour ce qui est du prix de la liberté et de la dignité au niveau aussi bien individuel que social. Une œuvre-phare, ambitieuse et ardue à qui, de très jeunes acteurs, ont prêté une lumineuse présence.
Edgar DAVIDIAN
* Salle Gulbenkian jusqu’au 18 mai puis du 21 au 25 mai, à 20 heures précises.
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