Souriant, le colonel Mouammar Kadhafi s’extrait du siège avant de la Lancia, à côté du chauffeur et pénètre dans un vaste bâtiment hémisphérique au son d’un orchestre bédouin de fifres, cymbales et tambourins dont les exécutants chantent en chœur «Africains libres, Africains révolutionnaires».
Entouré de gardes de corps armés, vêtus en treillis barriolé et chapeau de brousse vissé sur le crâne, le «Guide» salue de la main et fait le «V» de la victoire à la centaine de délégués africains conviés à dîner à l’occasion de la conférence ministérielle de l’OUA (Organisation de l’unité africaine) qui se tient en ville.
Le colonel Kadhafi apparaît en djellaba bleu ciel à parements jaune paille, ses longs cheveux noirs bouclés sortant à flots d’un bonnet de coton gris perle solidement enfoncé sur le crâne. «Il est comme sur les photos», se pâme une journaliste sud-africaine qui admire le profil aquilin et la belle allure du toujours fringant dirigeant libyen.
Les journalistes, prévenus à la dernière minute et amenés en cars, ont eu droit à une visite guidée des restes du bombardement américain d’avril 1986 sur ce camp d’Aziziya, en particulier du bâtiment, tout proche du lieu du dîner, où les bombes guidées de l’US Air Force ont tué la fille adoptive du colonel Kadhafi.
A peine le «Guide de la révolution» libyenne assis à la table d’honneur aux côtés de ministres africains, les journalistes sont évacués par le service d’ordre en direction d’une tente voisine pour déguster soupe, poisson et pâtisseries locales.
Leçon à l’Afrique
Une heure plus tard, la petite troupe de journalistes étrangers est rappelée sur le lieu des agapes officielles par le dirigeant libyen.
Assis, ne s’interrompant que pour boire une gorgée d’eau et parlant pendant près de deux heures de façon totalement improvisée, le colonel Kadhafi se livre à un véritable «show» devant ses invités africains. Maniant tantôt l’humour, tantôt la pédagogie, admonestant ceux qui seraient tentés de faire appel aux forces extérieures à l’Afrique, il invoque à plusieurs reprises les mânes des grands anciens: Patrice Lumumba de l’ex-Congo Belge, le Ghanéen Kwame Nkrumah, l’Egyptien Gamal Abdel Nasser...
Mouammar Kadhafi tient avant tout à mettre en garde l’Afrique contre les «exploiteurs», au premier des rangs desquels il place les Etats-Unis, «un Dracula qui suce notre sang».
Il cite «Racines», le best-seller sur la mise en esclavage des Noirs américains et demande en riant aux «Américains de ne pas se fatiguer à intervenir militairement en Afrique car nous n’avons pas besoin d’eux».
A sa droite à la tribune, le ministre des Affaires étrangères égyptien Amr Moussa tente visiblement de ne pas sourire.
Soudain, le colonel Kadhafi se saisit de l’œillet rouge que le «frère Amr» porte à la boutonnière de son veston et lui explique que les boutonnières ont été «inventées par quelqu’un qui souhaitait offrir une fleur à la reine Victoria» d’Angleterre.
«Les Occidentaux veulent que nous portions des complets-vestons avec des boutonnières au lieu de nos boubous pour écouler leur production», lance le colonel à une assistance visiblement amusée.
Il est minuit et demi. La «leçon à l’Afrique» de Mouammar Kadhafi tire à sa fin. Ministres, diplomates et journalistes, fourbus, regagnent leurs autobus alors que le «Guide» monte dans son coupé italien et disparaît dans la nuit.

