Douce utopie ou vision politique hardie, le projet laisse pour l’instant rêveurs nombre d’experts. Quant aux retombées politiques de ce changement de cap du Nigeria, pays anglophone traditionnellement ancré au sein du Commonwealth, elles sont encore difficiles à apprécier, estimait-on, vendredi, dans les milieux diplomatiques.
Le Nigeria a subi comme un affront, en novembre 1995, la décision du Commonwealth de le suspendre de son organisation. Cela pourrait expliquer qu’il se tourne aujourd’hui vers la francophonie, indiquait-on dans ces mêmes milieux.
Le Commonwealth avait pris cette décision sans précédent à la suite de l’exécution de l’opposant Ken Saro-Wiwa et de ses huit compagnons du mouvement pour la défense de la minorité ogonie.
Mis au ban des nations, soumis a des sanctions, le Nigeria a toutefois réussi depuis à rompre son isolement en multipliant les signes d’assouplissement dans le domaine des droits de l’homme.
La rencontre, début décembre, à Ouagadougou, du général Abacha avec le président français Jacques Chirac, dans le cadre du XIXe sommet franco-africain, semble également avoir eu un effet catalyseur dans l’orientation du Nigeria vers le bilinguisme.
La présence du Nigeria anglophone à un tel sommet, généralement considéré comme une «réunion de famille» des pays du pré-carré français aura été très remarquée. Le Nigeria, «brebis galeuse» du Commonwealth, y a été accueilli, semble-t-il, avec tous les égards dus à son poids et à son rôle géopolitique dans la sous-région et sur le continent.
C’est d’ailleurs le 14 décembre, quelques jours seulement après son retour de Ouagadougou, que le général Abacha a évoqué brièvement, et pour la première fois, l’idée d’orienter résolument son pays vers le «bilinguisme».
Défendant cette idée devant la hiérarchie militaire du régime et un cercle restreint d’universitaires, d’hommes d’affaires et de diplomates, lors du traditionnel dîner annuel de l’Institut nigerian des affaires internationales, à Abuja, il avait mis en avant, pour l’expliquer, l’argument de «l’intégration totale» du Nigeria au sein de la sous-région.
Le général Abacha, qui assure actuellement la présidence de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), entend faire tomber les «barrières linguistiques», principal obstacle, selon lui, à l’intégration totale du Nigeria au sein de l’Afrique de l’Ouest.
Pour réussir son intégration dans la zone des pays francophones (Bénin, Niger, Tchad et Cameroun) dans laquelle il est «enclavé», «le Nigeria va se lancer résolument dans un programme linguistique qui, dans les plus brefs délais, permettra à notre pays de devenir bilingue», a déclaré le général Abacha.
Actuellement, le français n’est enseigné qu’à partir du niveau secondaire.

