Le groupe Wet Silhouette : Claudia Khachan, Anthony Tawil et Ziad Moukarzel. Avec l'aimable autorisation de BBMF
Le Beirut and Beyond International Music Festival fait son retour le jeudi 4 décembre, après deux années d’absence forcée, durant lesquelles le vacarme de la guerre, de l’écrasement, de l’épuration et de la faim – de Gaza au Liban – a étouffé toute autre voix et assiégé la création. Le festival revient en accueillant 34 artistes et 12 formations musicales venus de Palestine, de Tunisie, de Syrie, du Liban, d’Égypte, du Chili et d’Iran, ainsi que des ateliers réunissant 21 professionnels du secteur de la production. Il porte avec lui une pluralité de langages musicaux et un vivier de talents nouveaux dont la plupart inscrivent leur travail dans une posture politique, une narration enracinée dans la terre et le droit, et un besoin vital de traduire émotions, blessures et expériences humaines.
Depuis sa fondation en 2013, Beirut and Beyond a su bâtir une identité artistique singulière, mêlant indépendance, professionnalisme et soutien aux jeunes créateurs désireux d’affirmer leur présence, de partager leurs récits et de faire entendre des voix qui reflètent leurs sociétés, leurs luttes individuelles et collectives – du Liban au monde arabe jusqu’aux scènes internationales.
Né de la nécessité de fédérer les nouvelles voix de la musique alternative, de promouvoir leur esthétique et de rencontrer un public jeune avide de rap, de jazz et de musique électronique façonnée avec soin, le festival s’est développé au fil des années. Il a révélé que la pérennité de la création et son autonomie exigeaient davantage qu’une simple plateforme de diffusion.
Malgré des moyens limités, le festival est ainsi devenu un véritable incubateur institutionnel, une structure qui pose les fondations du parcours artistique, répond aux besoins de l’écosystème local, stimule les initiatives émergentes et accompagne même la formation et la mise en réseau.
Au cours des deux dernières années, l’offensive génocidaire à Gaza et la guerre au Liban ont entravé la tenue de la nouvelle édition. Mais, souligne Amani Semaan, directrice et cofondatrice, les organisateurs « ont refusé de se résigner, considérant que la continuité est une bataille d’existence ». Ils se sont ainsi tournés vers la production, les collaborations internationales, les festivals mondiaux et les tables rondes « pour porter la voix d’une musique qui traduit nos préoccupations, nos émotions, notre identité, notre récit et cette vérité que le monde choisit d’ignorer ».
Malgré les obstacles matériels et logistiques, le festival a jugé essentiel de réunir des artistes du Liban et de Palestine pour composer un album célébrant ses dix ans, explorant une palette allant du classique à l’oriental, du patrimonial au rap et au jazz. Y participent notamment Salwa Jaradat et Amal Kaouch, la formation orientale Telt, le rappeur Wavesif, l’artiste pop Wael Solan et le groupe électro Ovid.

Amani Semaan précise que « la nécessité nous a poussés à soutenir la production et les musiciens touchés directement par les guerres, la crise financière et l’explosion du 4-Août, en collaboration avec Balkun, la société de production de Bachar Mar Khalifé ». Le festival a également organisé une résidence au Caire l’an passé pour six jeunes musiciens qui seront accueillis sur la scène du Metro al-Madina.
Cette dynamique s’accompagne de rencontres professionnelles, dont « Géographies du son : produire la musique à travers les frontières » (vendredi 5 décembre, 17h30, à la Fondation arabe pour l'image, Sanayeh) et « Spotlight » (19h, aux studios One Hertz). Le festival réfléchit aussi à la création d’un Congrès de la musique arabe électronique et expérimentale, discuté au Beirut Art Center à 16h30, suivi d’un débat sur les financements sans concessions. Dimanche, les artistes se rendront à Tripoli pour découvrir le festival Rumman.
Un espace pour les récits palestiniens
Cette édition accorde une place majeure à la musique palestinienne, en réunissant des artistes se produisant pour la première fois à Beyrouth – de Bethléem, privée pour la deuxième année consécutive de Noël et de ses chants, à Ramallah et à la diaspora.
Sous le titre « Bethléem », et compte tenu de la portée religieuse, politique et symbolique de la ville, le festival ouvre jeudi 4 décembre son programme au Metro al-Madina. Le projet est porté par Majlis el-Aajab et Radio al-Hara, en collaboration avec Laurence Sammour, maître de chœur de l’église de la Nativité depuis plus d’un demi-siècle.
Celui-ci est arrivé à Beyrouth après avoir franchi checkpoints, frontières et complications logistiques entre Jérusalem occupée et le Liban, pour un rendez-vous particulièrement attendu par le public libanais et la large communauté palestinienne du pays.
Cette coopération a pris diverses formes au fil des ans, dont une œuvre audiovisuelle présentée au festival Le Guess Who ? avec les musiciennes libanaises Yara Asmar et Sary Moussa.

En 2023, alors que Bethléem annulait les célébrations de Noël pour protester contre l’offensive génocidaire, Majlis el-Aajab a confié à Laurence Sammour la création d’une pièce électro-liturgique conçue avec les compositeurs basés à Beyrouth Sary Moussa et Abed Kobeissy. Ce travail, alliant liturgie et électronique expérimentale, a été diffusé sur Radio al-Hara et plus de cinquante radios internationales.
Le projet correspond à la démarche de Majlis el-Aajab, qui entend lier la création au tissu social plutôt que de la réduire au divertissement, ainsi qu’à l’esprit collaboratif transfrontalier de Radio al-Hara.
Amani Semaan précise que cette œuvre, présentée en live pour la première fois à Le Guess Who ? en 2024, arrive aujourd’hui au festival, suivie d’une résidence (1er-4 décembre) pour enregistrer de nouvelles pièces en vue d’un album et d’un livre d’art en 2026.
Hors formats : Ramallah, entre recherche et expérimentation
Le festival accueille ensuite Jalmoud, producteur, chercheur et ingénieur du son basé à Ramallah, ainsi que la musicienne et chanteuse Barari, lors d’un concert commun le vendredi 5 décembre. Jalmoud compose à partir d’échantillons glanés dans le monde entier, multipliant collaborations et projets hybrides.
Barari, dont la musique traverse les genres, travaille avec plusieurs producteurs influents. Elle a publié ses premières chansons en 2023 et sorti son album Zahr al-Maa en 2024, fusionnant mélodies arabes et textures contemporaines.

Le même soir, l’artiste palestinien Owtf, qui est né à Haïfa et a grandi dans le camp de Yarmouk, revient à Beyrouth douze ans après son départ, puisqu'il est aujourd’hui installé en Norvège. Avec plus de 140 œuvres, il déploie sur scène une esthétique où se mêlent sincérité brute, émotion et nostalgie – un récit sonore du déracinement et de la résilience.
Le rap palestinien occupe une place importante dans cette programmation. Le festival accueille ainsi Daken, figure de la scène indépendante passée de Ramallah à Berlin, reconnu pour une écriture qui élargit les frontières du langage et de l’imaginaire. Il se produit aux côtés de Waary, originaire de Gaza, réfugié au Caire depuis dix mois et rescapé de l’offensive.
Waary, qui se produit pour la première fois à Beyrouth, mêle voix brute et identité personnelle marquée par l’expérience collective de sa génération. Il a débuté à Rafah avec Najaa, enregistrée durant son déplacement forcé, et écrit, compose et arrange ses œuvres comme un acte de résistance. Son premier album Habib Allah, produit en 2025 par Manjam Records, transforme colère et douleur en hymnes de défi.
Le chaos des émotions : Syrie, Liban, Tunisie, diaspora
Depuis la Syrie, l’artiste multidisciplinaire Farah Azrak inaugure le festival avec une performance électro-sonore fondée sur le corps et ses mémoires. Elle est suivie de Mood Zenon, chanteuse, écrivaine et productrice installée à Beyrouth, dont la pratique sonore plonge dans la santé mentale, le trauma et la reconstruction. Issue du cinéma, elle assemble monologues, bruits, archives et enregistrements de terrain pour composer des paysages sonores traversés de fragilité et de rage. Son premier album, For the Waves I Rode / And the Ones That Broke Inside Me, sorti en 2025 chez Sada', mêle synthés texturés, chant brut et influences des années 1980.
La soirée se poursuit avec Wet Silhouette – Claudia Khachan, Anthony Tawil et Ziad Moukarzel, rejoints par le saxophoniste Youssef Daher, dont la musique puise dans les tensions du quotidien libanais pour transmuter amour, douleur et chaos en matière sonore. Participant lui aussi à la résidence du festival en avril dernier, il présente sa première œuvre personnelle.

Le festival accueille encore la compositrice et DJ tunisienne Dina Abdelwahed, ainsi que le rappeur et producteur irano-égyptien Nader Khalil, spécialement venu de Boston.
Enfin, il met en avant de nombreux artistes libanais ayant bénéficié de ses programmes de développement : Qais, Shi Tayyeb (Abdo, Charbel Souma, Rami Abou Khalil), Charbel Haber, Nicolas Jaara, Sary Moussa, Farah Kaddour, Marwan Taameh, la DJ Lina et le songwriter-producteur Al Burj.
Le programme complet est à consulter sur le site du festival Beirut and Beyond.


