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Culture - Théâtre À Beyrouth

« Abou el-Zeus » : pour comprendre le Liban, il fallait bien une farce

Avec cette comédie aussi lucide que déraisonnable, Lina Khoury revisite Woody Allen pour révéler sous le rire la mécanique absurde qui régit le quotidien libanais.

« Abou el-Zeus » : pour comprendre le Liban, il fallait bien une farce

Talal el-Jurdi, Tarek Tamim, Wafa Halawi, Sani Abdelbaki dans Une scène de la pièce "Abou el-Zeus", mise en scène par Lina Khoury au théâtre Gulbenkian de la LAU. Photo avec l'aimable autorisation de Lina Khoury

Dans un registre comique, satirique et volontairement absurde, flirtant parfois avec la pure déroute, la pièce Abou el-Zeus de Lina Khoury, présentée jusqu’au 13 décembre au théâtre Gulbenkian de la Lebanese American University (LAU, campus de Ras Beyrouth), pose des questions existentielles, philosophiques et religieuses autour de la vérité et de l’illusion, du sérieux et de la légèreté, de la sincérité et de la supercherie, du libre arbitre et de la maîtrise du destin… Qu’est-ce qui relève du sens et qu’est-ce qui relève du non-sens ? Sommes-nous libres ou déterminés ? Possédons-nous réellement la liberté de choix, ou n’en caressons-nous que l’ombre ? Sommes-nous entrés dans une ère de sottise, ou bien tout ce déferlement de vacuité sur les réseaux sociaux, sur les écrans et dans les rues n’est-il qu’un divertissement ? Quelles sont les limites de la liberté et comment se voit-elle récupérée, remodelée, reconditionnée dans un moule commercial et consumériste « qui donne mal à la tête » ? Dieu existe-t-il ? Notre présence au monde a-t-elle un sens ? La vie connaît-elle une fin ? Où se trouve le salut et passe-t-il par l’homme ? Où allons-nous ?

Autant de questions épineuses, anciennes comme le monde, que l’écrivain et metteur en scène américain Woody Allen explore dans son texte God, écrit en 1975, dont l’action oscille entre New York et l’Athènes antique. Lina Khoury – metteure en scène, auteure dramatique et professeure universitaire – a choisi d’en proposer une adaptation, qu’elle « libanise » avec habileté, intelligence, ruse et légèreté, dans la langue du libanais contemporain, tout en conservant l’élément du voyage vers la Grèce antique, fidèle au texte original.

S’emparer d’un texte de Woody Allen – et de celui-ci en particulier – suppose une audace certaine et de vastes défis, tant il s’agit d’une matière complexe, composée de strates multiples et de registres théâtraux variés (absurde, comique, musical, tragique, épique, philosophique), traversée par les contradictions du réalisateur américain et par son humour qui peut se faire tour à tour « pesant », hilarant ou provocateur. Rendre la comédie sur scène n’est jamais chose aisée, et c’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit de la comédie critique et philosophique d’Allen.

Sur scène, "Abou el-Zeus" mêle humour, déroute et énergie collective au théâtre Gulbenkian. Photo avec l'aimable autorisation de Lina Khoury
Sur scène, "Abou el-Zeus" mêle humour, déroute et énergie collective au théâtre Gulbenkian. Photo avec l'aimable autorisation de Lina Khoury

À cette complexité répond la présence de vingt-quatre comédiens qui surgissent de toutes parts et occupent l’espace circulaire d’un plateau relativement intime. Ils se retrouvent parfois tous ensemble sur scène, et certains interprètent plusieurs rôles, entrant sous une identité et ressortant sous une autre, avec une rapidité et une précision remarquables. Il faut y ajouter le jeu qui consiste à intégrer le public et à lui donner l’impression d’appartenir à la grande mécanique du spectacle. Abou el-Zeus se compose ainsi d’une succession de petites pièces enchâssées dans une plus vaste, portée par une troupe de comédiens formés à la LAU – Talal el-Jurdi, Tarek Tamim, Wafaa Céline Halawi, Sany Abdel Baki, Hala Masri, Aliya Khalidi, Mona Knio… Malgré le fait que la majorité ne soit pas issue du théâtre professionnel, comme Marwan Tarraf ou Soumaya Khawli, le groupe maîtrise la comédie avec finesse, s’échange des répliques rapides, des traits d’esprit, des gags, ce qui se reflète clairement dans les réactions du public et dans son interaction enthousiaste avec l’équipe artistique.

Schizophrénie ou chaos ?

La pièce s’ouvre dans la Grèce antique, avec ses décors et ses costumes élégants. Le dramaturge Hepatitus (Tarek Tamim), rêvant de remporter un concours, s’épuise à trouver une fin à sa pièce et cherche conseil auprès de l’acteur Diabitus (Sany Abdel Baki). Mais où s’arrête le personnage et où commence l’acteur ? Et qui sommes-nous, au juste ? Une mécanique de dédoublement se déploie, où tout se confond. Hepatitus et Diabitus savent en outre parfaitement qu’ils sont les héros d’une pièce écrite par quelqu’un d’autre… Le plateau se peuple ainsi de figures historiques et hétéroclites ; les pièces des Rahbani – Petra, Maïs el-Rim… – s’invitent à leur tour, avec une Feyrouz surgie directement du temple de Bacchus à Baalbeck, incarnée avec malice et souplesse par Hala Masri. L’auteur dévie alors de son intrigue initiale, mêle les époques, les niveaux imaginaires, les significations et les thèmes. La frontière entre le réel et l’imaginaire se fissure : la représentation déborde du plateau, les acteurs envahissent la salle entière et le public devient un personnage à part entière. Le spectateur, dès lors, vacille : les créateurs ont-ils perdu le contrôle ? Les acteurs se sont-ils égarés ? Ou s’agit-il d’une « foudre » joyeuse et organisée, qui suscite l’allégresse et stimule l’esprit ?

Lina Khoury confie à L’Orient-Le Jour : « Cette khabsa, comme on dit en libanais, cette forme de désordre, est intentionnelle. Elle reflète le chaos profond que nous vivons dans notre quotidien. Nous croyons marcher sur la voie de la logique, sur un rythme précis, puis nous découvrons que nous réagissons à des événements qui ne dépendent pas de nous. Nous perdons alors la capacité de distinguer le réel de l’illusoire, et nous ne savons plus quelle est notre place dans ce monde ni jusqu’où nous maîtrisons réellement notre destin. »

Le dramaturge Hepatitus (Tarek Tamim), rêvant de remporter un concours, s’épuise à trouver une fin à sa pièce et cherche conseil auprès de l’acteur Diabitus (Sany Abdel Baki). Photo avec l’aimable autorisation de Lina Khoury
Le dramaturge Hepatitus (Tarek Tamim), rêvant de remporter un concours, s’épuise à trouver une fin à sa pièce et cherche conseil auprès de l’acteur Diabitus (Sany Abdel Baki). Photo avec l’aimable autorisation de Lina Khoury

Des messages subtils et incisifs

Khoury réussit à saisir la dimension métaphysique du texte et son humour, en même temps que le rejet par Woody Allen de la fausseté sociale dans divers secteurs, qu’elle adapte avec légèreté et parfois une pointe d’espièglerie. Depuis le milieu du théâtre et des séries télévisées et leurs récompenses « creuses », jusqu’à la corruption des secteurs publics (au passage, un clin d’œil à la douane incarnée par le journaliste d’investigation Riad Kobeissi qui joue le rôle du « Monsieur »), en passant par les médias, les réseaux sociaux et ce « chœur » sociétal qui applaudit quiconque chante, suit la tendance, encense le gagnant et chérit les happy endings.

Les thèmes abordés – profondément ancrés dans la vie quotidienne libanaise – reflètent, dans l’adaptation de Khoury, les lignes dramatiques et épiques du texte originel : la peur, le courage, la lâcheté, la liberté, le chaos, le harcèlement, la masculinité toxique, le vol à main armée, la vie réelle des comédiens et leurs conditions d’existence, celles des dirigeants-« acteurs », qui prétendent représenter leur peuple, le doublage des séries, la vacuité, l’affectation, la tyrannie de l’intellect ranci que déverse la culture des réseaux sociaux, les illusions du changement, l’avidité, les ingérences extérieures dans le destin des Libanais, les messagers entrant et sortant pour tenter de « neutraliser » un pays où la guerre se déroule déjà sur son propre sol, la corruption, l’anxiété, la tension, l’attente de la guerre, le Sud meurtri et dévasté, le trafic des antiquités et l’impasse de leur préservation.

Toutes ces thématiques majeures traversent des dialogues spontanés, drôles et bouleversants, proches du divertissement plutôt que du pathos, mais porteurs de messages vifs et lucides, témoignant de l’état d’un citoyen en quête d’une fin à ses impasses. Des impasses qui, comme la pièce d’Hepatitus, semblent ne jamais connaître de dénouement.

Tarek Tamim et Marwan Tarraf dans "Abou el-Zeus". Photo avec l'aimable autorisation de Lina Khoury
Tarek Tamim et Marwan Tarraf dans "Abou el-Zeus". Photo avec l'aimable autorisation de Lina Khoury

L’empreinte Khoury

Lina Khoury s’est imposée par son audace et son goût du défi dans le choix de textes singuliers et critiques, qu’ils soient arabes ou étrangers. Elle s’est illustrée dans l’adaptation d’œuvres étrangères complexes – How I Learned to Drive de Paula Vogel (2014), Fizya w aassal d’après Constellations du Britannique Nick Payne – sans oublier l’audacieuse Hake neswen, inspirée des Monologues du vagin d’Ève Ensler, ou encore Majnoun yehki, où elle avait fait remonter Ziad Rahbani sur scène après vingt années d’absence.

Dans Abou el-Zeus, elle réussit à orchestrer les variations rythmiques de la pièce, à préserver les effets de surprise – culminant avec l’interprétation virtuose de Talal el-Jurdi dans le rôle de Lorenzo, avec son costume rouge éclatant – et à mettre en valeur les points forts de chaque comédien, malgré la variété de leurs niveaux d’interprétation. Tous sont diplômés du département « Communication et arts » entre 1973 et aujourd’hui : ils ne sont pas tous acteurs ; certains sont metteurs en scène, producteurs, journalistes, employés administratifs ou entrepreneurs. Tous ont consacré leur temps et leur travail au service d’un spectacle dont les revenus soutiendront le fonds de bourses destiné aux étudiants en arts de la scène.

Khoury a également su coordonner une équipe imposante – près de soixante personnes : les costumes signés par la talentueuse Suzy Chamaa, le maquillage de Megan Itani, les techniciens, les équipes de production et les interprètes – au service d’une œuvre tout aussi foisonnante.

« Abou el-Zeus » de Lina Khoury au théâtre Gulbenkian de la Lebanese American University (campus Ras Beyrouth), le 2 décembre puis du 10 au 13 décembre, à 20h. Billets chez Antoine Ticketing.

Les acteurs de la pièce sont : Tarek Tamim, Sany Abdel Baki, Wafaa Céline Halawi, Talal el-Jurdi, Marwan Tarraf, Élie F. Habib, Aliya Khalidi, Hala Masri, Haitham Chamas, Riad Kobeissi, Sami Hamdan, Soumaya Khawli, Mohammad Mislimani, Nasib Naimi, Fairouz Abou Hasan, Mariam Chouman, Alia Abed el-Baki, Lara Abou Dehn, Gaitana Kafrouny, Gaia Sawaya, Karim Makarem, Angelina Farah, Mona Knio, Omar Moujaès, Suzi Chamaa, May Ghaibe, Anas Ghaibe, Meghan Itani, Mohammad Assaad, Manar Wehbé, Ilat Knayzeh, Samir Andrea et Lina Khoury.
Dans un registre comique, satirique et volontairement absurde, flirtant parfois avec la pure déroute, la pièce Abou el-Zeus de Lina Khoury, présentée jusqu’au 13 décembre au théâtre Gulbenkian de la Lebanese American University (LAU, campus de Ras Beyrouth), pose des questions existentielles, philosophiques et religieuses autour de la vérité et de l’illusion, du sérieux et de la légèreté, de la sincérité et de la supercherie, du libre arbitre et de la maîtrise du destin… Qu’est-ce qui relève du sens et qu’est-ce qui relève du non-sens ? Sommes-nous libres ou déterminés ? Possédons-nous réellement la liberté de choix, ou n’en caressons-nous que l’ombre ? Sommes-nous entrés dans une ère de sottise, ou bien tout ce déferlement de vacuité sur les réseaux sociaux, sur les écrans et dans les rues...
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Voilà ce à quoi devrait ressembler notre Liban. De l’art à profusion et dans tous les domaines de la culture à n’en plus pouvoir, des festivals comme jadis et des rires que le monde entier entendra sortir de nos gorges qui n’avaient plus l’habitude d’émettre ce son, depuis l’arrivée des fossoyeurs armés dans notre pays tellement nos mâchoires étaient crispées par la douleur et le désespoir. Nous avons le droit de vivre et nos dirigeants devraient tout faire pour réaliser ce droit on ne peut plus légitime.

Sissi zayyat

18 h 19, le 03 décembre 2025

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Commentaires (1)

  • Voilà ce à quoi devrait ressembler notre Liban. De l’art à profusion et dans tous les domaines de la culture à n’en plus pouvoir, des festivals comme jadis et des rires que le monde entier entendra sortir de nos gorges qui n’avaient plus l’habitude d’émettre ce son, depuis l’arrivée des fossoyeurs armés dans notre pays tellement nos mâchoires étaient crispées par la douleur et le désespoir. Nous avons le droit de vivre et nos dirigeants devraient tout faire pour réaliser ce droit on ne peut plus légitime.

    Sissi zayyat

    18 h 19, le 03 décembre 2025

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