Le chanteur libanais Vincent J est apparu sur la scène du Yard Bird à Ghazir, drapé de blanc et d’or, à l’occasion de son premier concert officiel au Liban. Photo Nicholas Frakes
Les bouteilles de verre scintillaient à l’entrée, captant les dernières lueurs du crépuscule à Ghazir, dans le Kesrouan. Yard Bird, avec ses murs de pierre, ses chaises mêlant bois et métal, et ses poufs éparpillés sur l’herbe, avait des allures de veillée plus que de salle de concert. Sur la scène en bois, on distribuait des bonbons colorés et des pin's comme autant de talismans ludiques, promesse d’une nuit à la fois intime et vibrante.
Au centre, Vincent J – Vincent Jabre à la ville –, 23 ans, de retour au Liban après trois années passées à Londres où il poursuit un master en composition. C’était son premier concert officiel « en tant qu’artiste », et si la capitale britannique l’a déjà vu se produire sur plusieurs scènes, l’émotion de chanter là où tout avait commencé ne lui échappait pas.
« C’est un moment très fort pour moi de pouvoir chanter devant mon peuple, ma famille, mes amis, confiait-il avant d’entrer en scène. Londres m’a ouvert des portes, mais je reste libanais, et c’est ici que je me sens chez moi. »

Entre Londres et le Liban
Son univers musical est un carrefour : pop et rock occidentaux nourris par Ariana Grande ou Mariah Carey se conjuguent avec l’héritage arabe de Nancy Ajram ou Wael Kfoury. Il chante en anglais, en arabe, en français – parfois les trois dans la même strophe.
« C’est exactement ma manière de parler avec mes proches, explique-t-il. J’ai quitté le Liban avec du ressentiment, mais Londres m’a appris à voir autrement. On peut aimer sa culture tout en la critiquant. Aujourd’hui, je suis fier d’être libanais et heureux de montrer sa beauté à l’étranger. »
Qu’il se produise à Yard Bird relevait de l’évidence : c’est là qu’il avait décroché son premier concert. Ce soir-là, il n’était pas seulement l’artiste. Il circulait parmi le public, étreignant ses cousins venus d’Australie ou du Canada, riant avec des amis d’enfance, posant avec des inconnus aussitôt convertis en fans. Dans un coin, sa mère, Rania, observait en silence.
« Je l’ai vu à Londres, mais le voir ici, c’est différent, souffle-t-elle. J’étais réticente au début, mais son père l’a toujours encouragé. Nous sommes fiers de lui. Tout ce qui compte, c’est qu’il soit heureux. »
Frissons et confidences
En blanc et or, entouré d’un groupe qui n’avait répété que trois fois mais jouait comme s’il l’accompagnait depuis toujours, Vincent lança son set. Mashups de Lana Del Rey, son propre Emerald, reprise d’un artiste palestinien : dès les premières notes, la chair de poule parcourut la foule.
Puis, il interrompt le flot.
« Je sais que vous auriez pu passer votre jeudi soir ailleurs, dit-il au public. Mais vous avez choisi d’être ici, avec moi. Cela compte énormément. »
L’émotion affleure. Il évoque la peur de quitter le Liban en pleine guerre avant d’entonner Why, chanson née de cette déchirure. Les langues s’entremêlent – anglais, français, arabe libanais –, son falsetto s’élève jusqu’à la rupture des larmes.
Il ne reste pas seul très longtemps. Jason, son ami surnommé « le prince Disney », le rejoignit pour un duo théâtral ; puis Ms. Diab, amie d’enfance, s’improvisa partenaire sur Tammeni Kifak Enta de Marwan Khoury et Carole Samaha. Elle en argent étincelant, lui en blanc et or : leur duo improvisé irradie de chaleur et de complicité. Autant de parenthèses qui transforment le concert en une réunion de famille élargie.
Détester Feyrouz, aimer Feyrouz
Assis au bord de la scène, Vincent lit un poème intitulé Hating on Feyrouz. Il y raconte avoir, adolescent, rejeté son pays, Feyrouz, et jusqu’à ses racines.
« Je détestais mon passeport, je détestais supplier ma mère de me laisser partir… Puis j’ai compris que j’aimais Feyrouz, et que j’aimais le Liban. »
Il invite alors l’assistance à chanter un air de Feyrouz. Dans la foule, son père filme la scène, les yeux humides. Plus tard, des bonbons sont distribués pendant PMAT, métaphore d’une joie légère, d’une ivresse sans artifices. Dans la foulée, il dévoila VV, inédit inspiré de ce titre. L’amour s’entrelace partout : il dédie Is this real ? à une cousine venue d’Australie avec son fiancé. «On sentait l’amour familial», murmure une spectatrice, témoin des étreintes dans la foule.
Puis vint Silver Night, ballade inédite au souffle presque disneyen. Sur l’herbe, le public s’élance dans une dabké, transformant Yard Bird en piste de danse improvisée.
Un final incandescent
La soirée s’achève sur Ha Nwalle'a, hymne trilingue à la résilience. Le refrain scandé par la foule – « la la la » – résonne dans la nuit comme une proclamation : malgré la crise, nous dansons, nous résistons, nous allumons le feu.
« À Londres, même ceux qui ne parlent pas arabe reprennent ce refrain, explique Vincent. Ici, il prend une autre signification. »
Parti en 2022, lesté de colère et de blessures, Vincent J revient à Ghazir porteur d’une musique qui réconcilie passé et présent.
« Mon but est de créer, à travers mes chansons, un monde utopique, magique, un refuge. C’est l’invitation que je lance chaque fois que je chante », confiait-il à L'Orient-Le Jour.
Ce soir-là, à Yard Bird, sous les bouteilles suspendues qui luisaient comme des lanternes, ce monde-là paraissait soudain possible.


