Le drapeau libanais flottant parmi la foule dense du concert de Lost Frequencies au Festival de Byblos le vendredi 8 août. Press Photo Agency
Il nous a fallu deux heures pour rejoindre Jbeil.Deux heures d’un trafic estival qui rampe hors de Beyrouth, longeant la côte dans une moiteur d’août qui colle à la peau. D’ordinaire, le trajet n’excède pas une heure. Quelque part avant Jounieh, nous nous sommes surpris à douter : la musique et la nuit sauraient-elles compenser la sueur, l’attente, la file immobile des voitures ?
Dès notre arrivée, les doutes se sont envolés. Le vieux port de Jbeil s’ouvre devant nous comme un décor suspendu entre deux mondes – d’un côté, la pierre millénaire caressée de lumière dorée ; de l’autre côté, l’étendue noire et infinie de la Méditerranée. Le Festival de Byblos a transformé le front de mer en une vaste arène posée au-dessus des flots, portée par des piliers d’acier, entre histoire et horizon marin. Sous les planches, la marée souffle doucement, comme si la mer elle-même tenait le rythme. Il fait lourd. Il fait moite. Et déjà, l’air crépite d’électricité.

Une ville dans la ville
L’arène n’est pas qu’une scène et des gradins : c’est un festival dans le festival. Un food court aligne ses enseignes familières, exhalant des parfums qui se mêlent à l’air salin. Plus loin, un marché vibre de couleurs : lunettes lumineuses aux verres pulsant en néon, éventails portatifs qui s’illuminent dans la nuit, accessoires accrochés aux faisceaux mouvants. Dans la fosse, les stands de bière Almaza tendent leurs bouteilles vert-doré perlées de condensation aux mains impatientes.
La foule est un patchwork de générations : adolescents regroupés en grappes nerveuses, jeunes adultes ondulant sur la musique d’échauffement, pères portant leurs filles sur les épaules pour leur offrir la vue royale. Déjà, les basses roulent sur le port, annonçant l’imminence du moment. De 20h30 à 22 h, un DJ de chauffe a tenu le public en haleine, le faisant vibrer sans jamais tout révéler. Puis les lumières basculent.

Une apparition dans la brume
À 22 h précises, un nuage blanc s’enroule sur la scène. De l’ombre d’une trappe invisible, Lost Frequencies surgit – silhouette découpée dans la brume, éclairé par l’arrière, surélevé comme une apparition. Une entrée millimétrée. Et la foule s’embrase.
Il ouvre avec Black Friday, le beat s’écrase comme une vague sur le rivage. Les lunettes fluo scintillent comme un ciel étoilé miniature. Les éventails brassent la chaleur en cercles lumineux. Certains se hissent sur les épaules d’amis, d’autres se faufilent vers l’avant, attirés par la gravité de la musique. Sous nos pieds, l’acier vibre déjà.
— Make some noise, Lebanon ! lance-t-il, sourire aux lèvres. La clameur qui répond semble prête à fendre le ciel.
Quand s’élèvent les premières notes de Are You With Me, il se penche vers nous :
— Lebanon – are you with me ? demande-t-il, étirant les mots comme une provocation douce. La réponse fuse, portée par des centaines de voix.
Il rappelle qu’il n’est pas revenu depuis huit ans – depuis un concert à l’Université américaine de Beyrouth. « Je me souviens », dit-il, « vous êtes l’âme de la fête. Montrez-moi que vous savez encore faire la fête avec moi ».

Paillettes, flammes et mer
Dès lors, la nuit devient un déferlement. Des canons à paillettes lâchent une pluie d’étoiles sur la foule pendant Are You With Me, retombant en arcs scintillants. De puissants jets de fumée éclatent au rythme des basses, tandis que des colonnes de flammes jaillissent des bords de scène, nous frôlant de leur chaleur. Puis vient le compte à rebours.
— Five… four… three… two… one ! crie-t-il, et toute l’arène bondit comme un seul corps.
Les piliers d’acier gémissent et vibrent. Même assis, nous sentons nos sièges osciller – rappel que nous dansons littéralement au-dessus de la mer.
Lorsqu’il entame The Feeling Goes On, il tend le micro au public : c’est à nous de porter le refrain. Le tempo effréné transforme l’espace en une boîte de nuit à ciel ouvert. Autour, on danse, on rit, on crie – happés par la musique, les lumières et la chaleur.

Une nuit sans répit
Pas de pauses prolongées, pas de baisse d’intensité. Chaque morceau – Sweet Disposition, Where Are You Now, Dive, The Feeling, Crazy – arrive avec son propre tableau : éclats de lumière, fumée ou flammes. Il revient sans cesse vers nous, exigeant plus de bruit, plus de sauts, plus de mouvement.
Entre deux morceaux, il balaye la foule du regard comme pour en graver les visages. Et nous voulons le croire lorsqu’il dit qu’il a attendu ce moment. Quand les dernières pulsations s’éteignent et que la fumée se dissipe au-dessus du port, l’humidité, le trafic et le long trajet depuis Beyrouth ne sont plus que des souvenirs lointains. Reste l’énergie – la vibration de l’acier sous nos pieds, l’écho des basses dans nos poitrines, les paillettes accrochées à nos cheveux.
Certains concerts ressemblent à un spectacle. Celui-ci tient d’un échange – chaleur contre énergie, mer contre musique, une nuit offerte contre un souvenir qui survivra à l’été. Et oui, chaque minute de route en a valu la peine.



Bravo. Super Concert !
18 h 30, le 09 août 2025