« Les Enfants du capitaine Grant » de Jules Verne. Photos DR/Montage Jaimee Lee Haddad
En cet été caniculaire, entre rêves de fraîcheur et envies d’ailleurs, lire Jules Verne fait sens quand on y pense le moins. Au-delà du conteur, voici un chercheur si obsédé des progrès scientifiques de son XIXe siècle qu’il en devient visionnaire. Il met à contribution des spécialistes, mathématiciens, physiciens, géographes, navigateurs et rassemble ses données pour mener son lecteur aux confins du possible, à travers sa série de Voyages extraordinaires : de la Terre à la Lune, à Vingt-mille lieues sous les mers et jusqu’au Centre de la Terre. Non moins de 72 titres et la paternité légitime de l’aventure scientifique, genre passionnant sans lequel la bande dessinée elle-même n’aurait connu ni Nemo ni Tintin.
D’abord publié par Jules Verne dans le Magazine d'éducation et de récréation, Les Enfants du capitaine Grant est édité le 23 juin 1868 sous la couverture rouge et or des éditions Hetzel.
« Les Enfants du capitaine Grant » est édité le 23 juin 1868 sous la couverture rouge et or des éditions Hetzel. Photo DR
Pas besoin de quitter son fauteuil pour embarquer sur le Duncan, sublime yacht du jeune lord Glenarvan et de son épouse lady Helena. L’embarcation construite au-delà des règles de l’art est capable d’affronter les pires éléments. Nous sommes au large de Glasgow. Lors d’une simple expédition de pêche, l’équipage amorce un requin dans le ventre duquel une masse informe révèle une vieille bouteille de Veuve Clicquot. Et au fond de la bouteille, non pas un, mais trois messages, ou plutôt trois versions en langues différentes d’un même appel au secours. Par recoupements, d’une langue à l’autre, les lignes effacées semblent suggérer qu’un certain capitaine Grant, parti à bord du Britannia, a fait naufrage deux ans plus tôt avec deux hommes d’équipage quelque part sur 37°, 11’ de latitude, (aucune indication de longitude). C’est vaste, mais le noble Écossais voit dans cette bouteille une mission qui lui est personnellement assignée. Quelques jours plus tard, Glenarvan ayant publié un avis dans la presse, espérant récolter des détails utiles, son épouse voit débarquer deux enfants, Mary, 16 ans, et Robert, 12 ans. Ils sont sans nouvelles de leur père depuis deux ans. Lord Glenarvan décide aussitôt de partir à la recherche du capitaine Grant, embarquant les deux enfants ainsi que, par une erreur providentielle, l’étourdi géographe Jacques Paganel qui s’est trompé d’embarcation, persuadé de gagner les Indes orientales.
Oups ! on s’est trompé de cap
Attachez-vous, vous voilà naviguant sous le commandement du jeune commandant John Mangles à travers le détroit de Magellan en direction de la Patagonie que vous allez caracoler à cheval en ligne droite, d’ouest en est. Déserts, volcans, mascarets, inondations, chaleur, faim, soif, sécheresse, séisme, végétation extraordinaire, bêtes féroces, rien ne vous sera épargné dans votre traversée de la cordillère des Andes. Rien ne vous sera épargné non plus des méchants relents colonialistes d’une époque qui place le bon blanc au sommet du monde. Jules Verne est un anticolonialiste déclaré, ce qui ne l’empêche pas de verser dans les préjugés de son temps. Dans Les Enfants du capitaine Grant, il n’est pas rare de tomber sur de mauvaises perles comme ce dialogue : « Mais ces indigènes, demanda vivement Lady Glenarvan, sont-ils ?… - Rassurez-vous, madame, répondit le savant (…) ces indigènes sont sauvages, abrutis, au dernier échelon de l'intelligence humaine, mais de mœurs douces, et non sanguinaires comme leurs voisins de la Nouvelle-Zélande. » Wokistes s’abstenir, le bon sens recommande de placer les choses dans leur contexte.
Mais vous savez à présent que l’équipée de Glenarvan à travers la Patagonie, bien que guidée avec sagesse par l’Indien Thalcave, ne trouve aucune trace du capitaine Grant tout au long du long mois passé à risquer sa vie au gré des caprices de la géographie. On en conclut que, oups ! on a mal interprété le message, on s’est trompé de cap. Le Duncan décide de faire cap dans l’autre sens, toujours sur 37°11’ de latitude, en direction de l’Australie où les aventures vont se corser. La mer étant plus clémente dans ces eaux-là, c’est l’élément humain qui se révèle le plus pervers et dangereux. Allez-y quand même, tournez ces pages, laissez-vous combler de découvertes, de l’anthropologie à la vulcanologie, à la minéralogie, à la zoologie… ne vous laissez pas dégoûter par les mœurs abusives de cette époque qui massacre les phoques et les marsouins comme on cueille des fleurs et traite les pingouins de « stupides ». Emplissez les poumons de vos yeux avec ce grand air marin devenu si rare en littérature. Faites provision de mots rares : ils vous montrent des choses que vous ne verrez peut-être jamais. « Jules Verne, quel style ! rien que des substantifs ! » s’exclamait Apollinaire. Oui, mais des substantifs qui vous massent le cerveau et vous comblent les neurones.

