Ziad Rahbani. Photo DR
Bien qu’absent de la scène publique depuis plus de deux ans après y avoir été omniprésent, quasi reclus et perclus par la maladie, Ziad Rahbani a eu droit à des funérailles populaires qui ont spontanément mobilisé les habitants de Hamra, territoire de son aventure artistique et humaine. Certaines couronnes de fleurs alignées au pied de l’église de Mhaidssé qui accueillait son cercueil provenaient de gérants de cafés et de pubs de ce quartier où flotte encore sa présence. Il y fréquentait des gens vrais qui avaient les soucis des vrais gens. Le temps d’un café chez Nasr ou d’un jam de jazz au Blue Note, ils lui apportaient la matière des dialogues absurdes et aigres-doux de ses pièces, le miel du réel, le fidèle reflet du quotidien libanais.
Beaucoup d’encre a été versée au lendemain de la disparition à 69 ans de celui qui fut un génie précoce, entré dès l’enfance dans une quête de vérité qui ne supportait ni les réponses vagues, ni les traditions figées, ni la sacralité infrangible des religions, ni l’immuabilité de l’art. Scolarisé chez les pères jésuites, à Jamhour, il était destiné au parcours classique d’un enfant de la bourgeoisie, francophone, obéissant et de bonnes manières. Rebelle, il n’a jamais cessé de tourner en dérision cette société élitiste et coupée de la réalité.
Aîné de la deuxième génération Rahbani, fils de deux idoles de la scène musicale arabe, Assi et Feyrouz, Ziad est né avec un clavier au bout des doigts. À ses longues heures d’entraînement au piano s’ajoutait son talent rare pour l’écriture. Le bain familial y était certes pour beaucoup. Mais on connaît peu d’enfants de 13 ans capables de la force onirique de son recueil Sadiqi Allah (Mon ami Dieu), où l’on peut lire : « Parce que tu as ri, nous sommes dans ce monde. Un jour tu as ri – et de ton rire ont jailli les êtres et les enfants. » Plus loin : « Ma mère m’a dit : Tu dis toujours que mes robes sont belles. Est-ce par timidité ? J’ai répondu : Dans notre monde, maman, il n’existe pas de robe laide, tant qu’il y a, pour chaque robe, une personne qui aime la porter. » Son enfance est cependant perturbée par les conflits fréquents – et violents – entre ses parents qui, racontait-t-il, attendaient son retour de l’école pour le poser en arbitre de leurs disputes. « Il n’était pas rare que je me réveille au bruit de trucs qui se cassent. Heureusement que mes sœurs, plus jeunes, restaient endormies », confiait-il aussi.
Par bonheur, dans cette famille où le génie étincelle et enflamme, où une Feyrouz pygmalionisée par son époux subit aussi sa jalousie irrationnelle, la musique et la création finissent toujours par reprendre le dessus. Assi Rahbani et son frère Mansour ont été formés au piano par l’organiste français Bertrand Robillard. Ils gardent de cet apprentissage une maîtrise de la musique symphonique occidentale qui apportera une tonalité nouvelle dans leurs compositions populaires. L’originalité de leurs orchestrations classiques s’exprimera à travers des harmonies pour instruments arabes tels que le buzuq et parfois le oud. Leur style dynamique marque une rupture audacieuse avec les sons dominants de ces années 1950 à 1960, en particulier les mélopées égyptiennes à base de sanglots longs. En 1973, Ziad surprend ses parents en les invitant à une comédie musicale qu’il a lui-même écrite, enfermé dans sa chambre d’hôtel, lors d’un séjour à Damas où Feyrouz donnait un récital. Il n’a que 17 ans. Cette pièce, Sahriyé (Une soirée), qui connaît un franc succès, est à la fois un palimpseste des comédies rahbaniennes et une manière pour son auteur de les exorciser. Les fiers parents au premier rang ne savent pas encore que ce spectacle représente moins une continuité qu’un solde de tous comptes. La présidente de la municipalité de Bickfaya-Mhaidssé, Nicole Gemayel, rappelle à ce propos que, par coïncidence, cette représentation, qui a eu lieu sur le parvis de l’église même où se sont déroulées les obsèques de Ziad, s’était tenue un 26 juillet, date de son décès.
Toujours en 1973, Assi se remet difficilement d’un AVC qui l’a éloigné de la scène. Pour rassurer le public et l’empêcher de se désengager, son frère Mansour écrit les paroles de « Sa’alouni el-nass » (Les gens m’ont demandé de toi). Il persuade Ziad d’en composer la musique. Assi proteste. Il refuse que son état de santé soit exploité pour faire pleurer dans les chaumières. Mais la chanson devient un tube qui traversera les décennies. Ces deux œuvres, coup sur coup, confirment le talent de Ziad et le sacrent auteur, compositeur, interprète et metteur en scène. Portera-t-il pour autant le flambeau de la dynastie ?
« Ziad est comme une caméra capable de photographier dans l’obscurité ou de saisir ce que personne ne voit, des images qu’on a plongées dans le noir. Il est capable de profondes méditations sur la relation des choses entre elles. Tout, dans ce monde a un aspect satirique et le génie de Ziad est de pouvoir le saisir », dira de lui Feyrouz. « Au début, j’étais incapable de me distancier de lui en tant que mère, et Assi non plus, en tant que père. Mais Ziad nous a écartés tous les deux en tant que parents pour ne voir en nous que Assi Rahbani et Feyrouz, deux artistes. Il lui était donc nécessaire de prendre le chemin de la liberté pour trouver sa propre voie artistique », ajoute-t-elle.
C’est le moment qu’il choisit pour quitter la maison familiale. Il s’installe à Hamra où se côtoient entre bars et terrasses, journalistes, poètes, artistes de tous crins, rebelles de tous azimuts et réfugiés politiques de tout le monde arabe. Hamra sera son université. Tout au bout de l’artère, un marchand de musique l’initie au jazz latino. Alors que dans la maison de son enfance résonnaient surtout la musique classique, le tarab égyptien et un peu de chanson française, Ziad est ébloui par les sonorités chaudes et dansantes de ce genre qui lui est si nouveau. Musicien dans l’âme, il va s’en emparer avec autant de passion que de brio jusqu’à devenir le pionnier du jazz oriental à travers des morceaux cultes comme l’envoûtant « Abou Ali », composition instrumentale de 13 minutes ; « Bala wala chi » (Sans rien, je t’aime), ou l’obsédant « Un verre chez nous » de l’album Monodose, chef-d’œuvre de satire sociale et d’autodérision avec la voix de Salma Mousfi. Il adore déployer son jazz funk et sa bossa nova arabe dans l’intimité des pubs de Beyrouth, improviser jusqu’au bout de la nuit avec des musiciens de la scène locale pour un public insomniaque ou collaborer avec des talents émergents. Il brûle sa vie par les deux bouts, intoxiqué, inlassable, avouant ne dormir que deux heures sur vingt-quatre.
Après le décès de Assi, en 1986, il va tenter d’ « humaniser » Feyrouz, de la rendre plus accessible en introduisant dans les chansons qu’il écrit pour elle un peu d’argot. Leur relation en dents de scie reflète la difficulté de séparer l’intime du public et de prendre, en tant que fils – avec toute la pesanteur œdipienne d’une telle démarche –, le relai du père. Dans la logique du mythe de Pygmalion, la statue doit après tout prendre vie. Ziad s’attache à sa manière à achever l’œuvre en transformant en chair l’ivoire de Feyrouz. Au début de cette aventure, il est blessé par une histoire d’amour douloureuse avec la danseuse Dalal Karim qu’il rejoint à Londres, laissant son entourage sans nouvelles des mois durant. Ziad rencontre son ex par hasard à son retour. Ces retrouvailles embarrassées lui inspirent « Kifak enta », pensées douces-amères d’une femme qui croise son ancien amant. Le morceau restera dans les tiroirs près d’une dizaine d’années, avant d’entrer dans la légende. Feyrouz butait sur « malla enta ! » (sacré toi !). Les Rahbani avaient eu beau créer des comédies et des chansons populaires, ils n’y avaient jamais glissé le moindre mot de la rue. L’icône avait surtout du mal à donner d’elle-même l’image d’une femme qui aurait eu un amant. Sans Ziad, elle serait restée figée dans la posture hiératique sculptée par Assi, trop muséale pour une nouvelle génération d’auditeurs qui demandait à aimer plutôt qu’à respecter.
Les comédies de Ziad Rahbani sont dans la même veine, réalistes, crues, triviales, mais ses répliques deviennent à leur tour, pour toute la génération de la guerre et au-delà, des éléments de langage salutaires, crevant l’abcès des haines confessionnelles, levant le voile sur une pauvreté rampante et des interdits sociaux étouffants. Il n’était plus possible, piégés sous les bombes dans un pays qui se disloque, de continuer à jouer les enfants sages gavés de creuse libanitude et de haine de l’autre. À travers Chi fechil (Un échec), produite en 1983, Ziad imagine la dernière répétition d’une pièce composée sur un scénario rahbanien : village heureux, incident, disputes, résolution de l’incident, réconciliation joyeuse sur un air de dabké. Mais entre pannes, hostilités et malentendus, rien ne fonctionne. La scène se transforme en tour de Babel et le décor s’effondre. L’imaginaire des frères Rahbani est en panne, sine die. Ce même chaos était annoncé de manière quasi prémonitoire en 1974 dans Nazl el-sourour (L’auberge du bonheur). Sur le ton satirique et grinçant de l’ensemble de son œuvre théâtrale, de Binnisbé la boukra chou (Et pour demain ?) en 1978, à Film ameriki tawil (Long-métrage américain) en 1981, à ses pièces d’après-guerre Bikhsous el-karamé wel cha‘b el-‘anid (À propos de la dignité du peuple obstiné), 1993, en référence à une chanson patriotique des Rahbani, et Lawla foushat el-amal (L’espoir fait vivre), produite en 1994, Ziad Rahbani entraîne son public en absurdie. Et le public suit. Dans le miroir que lui présente Ziad, tout lui est familier jusqu’à l’insoutenable.
Comme souvent les artistes, les frères Rahbani n’affichent pas leurs sensibilités politiques. Mais Ziad n’est pas homme de neutralité. À 14 ans, il annonce à son père sa décision d’adhérer au parti Kataëb, parti nationaliste dont le patriotisme le séduit. Assi, en colère, le renvoie dans sa chambre. Au début des années 70, il change de cap et son sens de la justice sociale le pousse vers le communisme. « Chaque matin, le chauffeur de mon père me conduisait au collège et chaque matin, au même carrefour, par tous les temps, je voyais à travers la vitre, un enfant plus jeune que moi tendre la main pour mendier sa subsistance », confie-t-il dans un entretien. Comme une grande partie de sa génération, il est vent debout contre les avatars du colonialisme et de l’impérialisme. Il est écœuré par l’indifférence de la bourgeoisie libanaise, trop attachée à ses acquis pour ouvrir les yeux sur les inégalités flagrantes. Il ira jusqu’à combattre aux côtés des milices pro-palestiniennes durant la guerre civile. C’est dans cette même logique qu’il déclare plus tard son admiration pour l’ancien chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah. Il refuse cependant de se prononcer en faveur de la révolution syrienne de 2011, noyée dans le sang, et de condamner Bachar el-Assad. Pour Ziad, la priorité était de tenir la dragée haute à Israël, ce qui donnait l’impression qu’il excusait, à cette aune, les dictatures arabes et leurs abus. Il n’en perd pas moins son sens de la nuance et son franc-parler finit par le mettre en porte-à-faux avec divers bords, à tel point qu’il avait constamment le sentiment d’être menacé.
Enfin, comment ne pas relever que cet athée – ou agnostique – notoire a écrit en 1977 Kyrie Eleison (Seigneur, prends pitié), l’un des plus beaux albums de musique sacrée. Puisant dans l’univers chrétien oriental, il y mêle des éléments de chants liturgiques, de jazz, de polyphonies byzantines, de psalmodies syriaques, mais aussi des textures sonores contemporaines. À travers la musique, il fait de son doute un puissant levier de foi. Malla Ziad, sacré Ziad !
"Pour rassurer le public et l’empêcher de se désengager, son frère Mansour écrit les paroles de « Sa’alouni el-nass » (Les gens m’ont demandé de toi). Il persuade Ziad d’en composer la musique". En fait, c'est l'inverse qui est arrivé, comme l'a raconté Ziad dans une interview sur la télévision égyptienne: Ziad avait déjà composé cette musique sur d'autres paroles, et quand son oncle Mansour l'a entendue, il lui a demandé de laisser cette chanson de côté, et il a écrit les paroles qu'on connaît...
09 h 59, le 26 août 2025