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Culture - Installation

Ala Tannir restaure une maison face à la mer à Beyrouth et décroche un prix à Milan

« And from my heart I blow kisses to the sea and houses » a remporté le Best Bee Award dans la catégorie participations internationales à la Triennale. Elle est actuellement présentée, dans son format d’origine, intra-muros, dans la maison Tannir à Aïn el-Mreissé.

Ala Tannir restaure une maison face à la mer à Beyrouth et décroche un prix à Milan

À Aïn el-Mreissé, une maison qui s’ouvre sur la mer. Photo

On peine à croire que l’on se trouve encore à Beyrouth en pénétrant dans cette demeure qui ouvre sur la mer et le silence. Et pourtant, c’était bien cela, autrefois, Beyrouth : une ville maritime avant d’être bétonnée ; une ville ouverte avant d’être fracturée. La relation à la mer n’était pas, comme elle l’est devenue aujourd’hui, une simple « consommation visuelle », pour reprendre les mots de l’architecte Ala Tannir, qui dénonce une privatisation croissante du littoral au profit d’une oligarchie financière, dont le rapport à l’environnement et au collectif repose sur l’appropriation. Vivre avec la mer est tout autre chose. C’est précisément ce que cherche à transmettre ce projet inédit et minimaliste, fondé sur la restauration de l’une des rares demeures du mandat français à avoir échappé à la frénésie immobilière : une ode à la préservation du patrimoine – architectural, environnemental, culturel – et à la possibilité de le faire dialoguer avec des interprétations contemporaines de notre héritage et de notre mémoire collective.

La moucharabieh restaurée par Jana Traboulsi et le collectif de design 7w20. Photo Vicken Avakian.
La moucharabieh restaurée par Jana Traboulsi et le collectif de design 7w20. Photo Vicken Avakian.


Des artistes de différentes régions du monde arabe

De passage à Beyrouth, Ala Tannir, jeune architecte libanaise basée à New York, découvre pour la première fois cette maison en 2021, qu’elle envisage d’abord comme un futur studio. Mais très vite, elle comprend qu’un tel lieu « ne peut être tenu pour acquis dans une ville comme Beyrouth ». « En tant qu’architecte, le développement urbain de la ville me préoccupait. J’ai voulu rendre cet espace à la ville », confie-t-elle. Comme tant d’autres, la maison a été endommagée par la double explosion au port du 4 août 2020. Grâce à un financement de la Graham Foundation, qui soutient des projets à la croisée de l’art et de l’architecture, Ala Tannir lance un chantier de restauration ponctué d’interventions créatives permanentes, pensées in situ.

Elle fait appel à plusieurs artistes venus de différentes régions du monde arabe, chacun apportant sa propre voix aux murs de cette maison qu’elle choisit volontairement de ne pas encombrer. Elle fait le pari de l’espace et du silence, traversé uniquement par la bande sonore de Khyam Allami et les films de Panos Aprahamian et Vincent Vicken Avakian, en résonance subtile avec l’esprit du lieu. Puisque la destruction du 4-Août est à l’origine même du projet, la curatrice a invité Jana Traboulsi et le collectif de design 7w20 à restaurer la moucharabieh éventrée par la déflagration. Mais au lieu de la reproduire à l’identique, elles choisissent de déconstruire le motif d’origine et de recomposer un nouveau design à partir de ses fragments, dans un dialogue poétique avec la mer. Cette cicatrice, visible depuis l’extérieur, est devenue partie intégrante du paysage. On ne peut l’effacer, mais on peut, peut-être, l’ouvrir vers l’horizon.

Pour protéger la maison du mal, l’architecte syrien Khaled Malas a transformé une bouche d’aération en une mosaïque de perles inspirée de la mosquée des Omeyyades à Damas. Il y a inséré des inscriptions coraniques tirées d’un talisman que la grand-mère d’Ala avait reçu d’un cheikh damascène, après avoir perdu plusieurs nourrissons. Sur les conseils de ce dernier, elle avait jeté le talisman à la mer, une fois rentrée à Beyrouth. Le père d’Ala, né après ce geste, vécut 55 ans. Ce projet lui est dédié – à cet homme qui aimait la mer, sa fille offre aujourd’hui une œuvre.

L’installation documente aussi l’histoire de la maison à travers les souvenirs du grand-oncle d’Ala, Khalo Aziz, 96 ans, né dans l’immeuble et y résidant encore. Ses récits restituent la mémoire familiale, mais aussi celle du quartier de Aïn el-Mreissé et de ses transformations. Le jury de la Triennale de Milan a été sensible à cette approche personnelle et créative : la microhistoire d’un lieu en dit souvent long sur celle d’une ville.

À Milan, Ala Tannir a présenté des blueprints, plans grandeur nature de la façade de la maison beyrouthine et les empreintes de la Méditerranée dans une oeuvre de Lara Tabet. DR
À Milan, Ala Tannir a présenté des blueprints, plans grandeur nature de la façade de la maison beyrouthine et les empreintes de la Méditerranée dans une oeuvre de Lara Tabet. DR


En poursuivant ses recherches sur le quartier, Ala Tannir découvre que « l’histoire de cette zone est bien différente de celle que nous avons héritée ». À ses yeux, les bouleversements récents à Beyrouth s’inscrivent dans une continuité historique amorcée dès le XIXe siècle par les Ottomans, poursuivie sous le mandat français, et culminant avec la reconstruction post-guerre menée par Solidere. Elle rappelle que la corniche a été construite par étapes, dès les années 1920, avalant les plages, le rivage et la vie sur la mer. L’érosion du patrimoine bâti de Beyrouth est avant tout, selon elle, le fruit d’une absence de planification délibérée, tant à l’échelle nationale que métropolitaine. Elle en développe l’analyse dans le catalogue de l’exposition.

Propos politique et poétique

Si le propos d’Ala Tannir est résolument politique, il est aussi profondément poétique. Le musicien anglo-iraquien Khyam Allami a imaginé un système sonore conçu à partir de l’architecture de la maison : une bande magnétique court le long des panneaux, diffusant un son discret et immersif. Dans le même esprit, la médecin et photographe Lara Tabet a créé des frises à partir d’échantillons prélevés dans la mer voisine : les bactéries marines, cultivées par un processus chimique, ont généré une peinture, véritable empreinte microbiologique de la Méditerranée.

Ala Tannir est elle-même allée puiser dans la mer pour faire voyager symboliquement cette maison vers Milan. À l’aide de techniques de cyanotypie, elle a produit des blueprints, plans grandeur nature de la façade à l’échelle 1:1. Yumum – pluriel du mot « mer » en arabe – donne son nom au projet plus vaste qu’elle envisage : une plateforme de recherche et de création centrée sur les rives sud et est de la Méditerranée, qui interroge la transformation de l’espace et son lien vital à la mer.

The longest words: three talismans for conditioning the air, Khaled Malas, Beirut 2024. Photo: Vicken Avakian.
The longest words: three talismans for conditioning the air, Khaled Malas, Beirut 2024. Photo: Vicken Avakian.


Formée à l’AUB, puis à la Rhode Island School of Design, passée par le MoMA, la Biennale de Venise et la Triennale de Milan, Ala Tannir ose rêver à d’autres futurs, où les plages redeviendraient publiques, les poissons reconnaissables, les eaux propres et les pêcheurs restaurés dans leurs droits. Elle rappelle que les anciens du quartier ont formé des comités pour défendre leur patrimoine face aux promoteurs immobiliers. « Je dois imaginer tout cela pour pouvoir continuer à vivre », affirme-t-elle avec la fougue d’une trentenaire.

 And from my heart I blow kisses to the sea and houses (Et de mon cœur j’envoie des baisers à la mer et aux maisons est « une installation maximaliste faite de pièces minimalistes », résume l’artiste visuel Vladimir Antaki, lui aussi passionné par la mémoire et l’histoire. Soutenue par l’AFAC et la fondation House of Today, l’exposition est visible à la Triennale de Milan jusqu’au 9 novembre, et à Beyrouth, dans la maison surplombant la mer, jusqu’au 13 juin.

On peine à croire que l’on se trouve encore à Beyrouth en pénétrant dans cette demeure qui ouvre sur la mer et le silence. Et pourtant, c’était bien cela, autrefois, Beyrouth : une ville maritime avant d’être bétonnée ; une ville ouverte avant d’être fracturée. La relation à la mer n’était pas, comme elle l’est devenue aujourd’hui, une simple « consommation visuelle », pour reprendre les mots de l’architecte Ala Tannir, qui dénonce une privatisation croissante du littoral au profit d’une oligarchie financière, dont le rapport à l’environnement et au collectif repose sur l’appropriation. Vivre avec la mer est tout autre chose. C’est précisément ce que cherche à transmettre ce projet inédit et minimaliste, fondé sur la restauration de l’une des rares demeures du mandat français à avoir...
commentaires (1)

Quelle Magnifique et belle idée. Merci pour votre engagement et merci d'avoir empêché la destruction de cette demeure pour la transformer en un affreux immeuble moderne. Le patrimoine est la mémoire d'un peuple !

KHL V.

10 h 13, le 06 juin 2025

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Commentaires (1)

  • Quelle Magnifique et belle idée. Merci pour votre engagement et merci d'avoir empêché la destruction de cette demeure pour la transformer en un affreux immeuble moderne. Le patrimoine est la mémoire d'un peuple !

    KHL V.

    10 h 13, le 06 juin 2025

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