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Culture - Biennale D’Architecture

« La terre se souvient » : le pavillon du Liban à Venise refuse de rester silencieux

Le pavillon national du Liban à la biennale d’architecture de Venise est tout à la fois une réponse viscérale à la guerre et à la détérioration de l’environnement, une archive vivante de la douleur et de la résilience, et un appel urgent à la justice par l’image, le sol et le son.

« La terre se souvient » : le pavillon du Liban à Venise refuse de rester silencieux

Une vue du pavillon du Liban à la Biennale d’architecture de Venise. Photo DR

Il y a une semaine, ArchDaily – une plateforme d’architecture en ligne de premier plan qui présente des projets et des concepts à l’échelle mondiale – a désigné le pavillon du Liban comme l’une des cinq expositions à la biennale d’architecture de Venise 2025 à ne pas rater. Pour la plupart des projets nationaux, une telle reconnaissance marquerait une étape majeure de leur parcours. Pour le Liban, elle signifiait tout autre chose : la preuve qu’un message né des cendres de la guerre, de la terre et du silence peut encore prendre racine dans des endroits inattendus.

Inauguré le 10 mai à la biennale d’architecture de Venise 2025 à l’Arsenale de Venise en Italie, le pavillon du Liban a été conçu par le Collectif pour l’architecture du Liban (CAL), composé d’Édouard Souhaid, Shereen Doummar, Élias Tamer et Lynn Chamoun.

Construit avec un budget dérisoire et sur fond de guerre, « The Land Remembers » (« La terre se souvient ») n’a pas demandé la permission d’exister. Il s’est juste imposé.

De gauche à droite : Lynn Chamoun, Élias Tamer, Shereen Doummar et Édouard Souhaid. Photo DR
De gauche à droite : Lynn Chamoun, Élias Tamer, Shereen Doummar et Édouard Souhaid. Photo DR

Ainsi, le pavillon se présente sous la forme d’un « Ministry of Land Intelligens » fictif chargé de lutter contre l’écocide et de faire progresser la restauration écologique. Ce concept répond à la thématique posée par le commissaire de la biennale de cette année, Carlo Ratti, qui a invité les participants à explorer le thème de l’intelligence naturelle, collective et artificielle.

Ratti a utilisé l’orthographe « Intelligense » avec un « s » au lieu du « ce » conventionnel, pour s’éloigner des définitions standardisées et aller vers une compréhension plus large et plus fluide de l’intelligence en termes écologiques et systémiques.

« J’ai le sentiment d’avoir fait quelque chose pour mon pays, déclare Élias Tamer, l’un des cocurateurs de ce jeune collectif libanais. Nous faisons tout ce travail depuis le Liban et pour le Liban. » Pourtant, un matin, à leur arrivée, les conservateurs ont trouvé le pavillon vandalisé.

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Construit à partir de feuilles d’aluminium, alimenté par le feu

« Cela a eu lieu juste après les premières couvertures médiatiques, explique Tamer. Les boîtes contenant les semences ont été renversées, des pages de la publication ont été déchirées. Nous avons dû ramasser les graines au sol une à une. »

Des graines ont été plantées dans des briques  au sein du pavillon libanais de la biennale de Venise. Photo DR
Des graines ont été plantées dans des briques au sein du pavillon libanais de la biennale de Venise. Photo DR


Et cependant, même cet acte de destruction fait écho à la thèse du pavillon : la terre, la mémoire et l’identité sont des espaces contestés, souvent de manière violente. Construite en briques de boue fabriquées à partir de la terre rouge « terra rossa » du Liban, la structure était à la fois littérale et métaphorique. Des graines ont été plantées dans les briques, choisies non seulement pour leur histoire (43 graines sur les 108 espèces endémiques ont été fournies par l’ONG Jouzour Loubnan), mais aussi pour leur résistance. Pendant les six mois de la biennale, ces graines devraient germer. « C’est notre défi poétique, a déclaré Tamer. Quoi que vous fassiez à cette terre, elle s’en souvient. Et elle résiste. »

Le ministère de l’Intelligence du territoire : une protestation fictive

L’équipe de commissaires a inventé une institution fictive : le ministère de l’Intelligence du territoire. Divisée en quatre départements – deux documentant la destruction de l’environnement et les deux autres proposant une régénération –, l’installation se lit comme un dossier concernant un pays en état de siège. « Nous avons conçu un gouvernement que nous aimerions avoir, ajoute Tamer. Parce que le vrai gouvernement n’a même pas envoyé de représentant. »

En effet, alors que d’autres pavillons nationaux bénéficiaient de budgets de relations publiques et du soutien de l’État, l’équipe du Liban a tout fait de A à Z : de la collecte de fonds à la construction, en passant par la conception et l’expédition. « C’était littéralement Choukran Qatar (Merci, Qatar) », s’exclame Tamer en riant. Nous empruntions des outils aux autres pavillons. »

Le ministère de l’Aménagement du territoire fonctionne à la fois comme des archives et un acte d’accusation, avec des départements présentant des témoignages et des images des Green Southerners, une ONG qui documente les dégâts environnementaux dans le sud du Liban. Nombre de ces images ont été prises par Oussama Farhat, un pompier bénévole de Green Southerners qui a été tué par une frappe de drone israélien quelques semaines avant l’ouverture de la biennale.

« Nous continuons à être tués tous les jours, des gens sont assassinés, a déclaré Abbas Baalbaki, volontaire de Green Southerners. J’ai même produit un documentaire pendant la guerre sur la façon dont les médecins et les pompiers étaient pris pour cible. »

Le phosphore blanc et la pétition pour la justice

L’une des pièces maîtresses du pavillon est une pétition internationale réclamant l’interdiction de l’utilisation du phosphore blanc en tant qu’arme. Bien qu’il soit actuellement classé dans la catégorie des armes incendiaires, il provoque une contamination environnementale à long terme.

« Nous voulons présenter cette pétition aux organismes internationaux », explique Tamer. « Nous appelons les visiteurs à s’informer et à signer la pétition, en particulier les architectes, afin qu’ils soient plus actifs dans le processus de reconstruction. Cette pétition a également été créée par Green Southerners. Nous sommes reconnaissants à l’équipe du pavillon libanais, qui a donné vie à cette œuvre artistique étonnante », a expliqué M. Abbas.

Le sol se souvient et le son persiste

Rami Zreik , agro-écologiste et coréalisateur de ce pavillon, pour qui la résistance est plus profonde que les racines, associe le thème de la terre à une mémoire ancienne et immuable.

« Lorsque le sol est endommagé, il est extrêmement difficile d’y vivre. C’est ce que les Israéliens ont fait : ils ont essayé d’altérer le sol et les moyens de subsistance de la population », a-t-il déclaré. « Nous l’arrosons avec le sang des martyrs... “La terre se souvient” signifie également que la terre n’oublie pas. Si vous détruisez la terre, vous détruisez la mémoire », a-t-il expliqué.

La carte retraçant les régions libanaises du Sud attaquées au phosphore blanc pendant la dernière guerre contre Israël.  Photo DR
La carte retraçant les régions libanaises du Sud attaquées au phosphore blanc pendant la dernière guerre contre Israël. Photo DR

La contribution de Rami Zreik a mis l’accent sur les liens symboliques et écologiques entre la terre, le martyre et la résilience. Par ailleurs, ses écrits apparaissent dans le dernier département du pavillon sous l’intitulé « Guérison stratégique », qui propose la régénération des sols grâce aux méthodes écologiques.

La mémoire est partout dans le pavillon. Elle est dans le blé incrusté. Elle est dans le bourdonnement d’un drone MK israélien – enregistré pendant la dernière guerre en temps réel depuis les toits de Beyrouth. Le son est vrai. « J’ai enregistré le bourdonnement parce que personne n’archive la guerre en temps réel, explique Moe Choucair, un autre collaborateur dans ce projet. Je voulais que ce son survive. »

Même à l’intérieur des briques, il continue de résonner : le bourdonnement des abeilles pollinisatrices se superpose à celui de la guerre. « Nous avons le son des bourdons (grandes abeilles mâles)... Ils font partie du processus de régénération de la terre, explique Tamer. Nous l’avons mélangé au bruit des drones qui survolent Beyrouth. »

Une publication née d’une crise

La publication du pavillon n’est pas un livre relié, mais se présente comme un coffret à feuillets mobiles, adaptable et inachevé. « Nous ne voulions pas de quelque chose de définitif, explique Tamer. La guerre se poursuit. Comment pourrions-nous relier une guerre ? »

Même l’impression a été une épreuve. « D’abord, nous avons manqué de papier, se souvient-il. Ensuite, l’atelier du relieur dans la banlieue sud de Beyrouth a été bombardé. Puis l’usine du Sud pour le coffret a été détruite. »

La publication en feuillets libres non reliés. Photo DR
La publication en feuillets libres non reliés. Photo DR


« Ce livre est donc aussi le fruit des conditions dans lesquelles nous l’avons réalisé. Nous avons dû nous adapter », ajoute-t-il.

Le résultat ? Une boîte remplie de brochures, d’affiches et de documents destinés à évoluer. Elle s’est pourtant vendue avant même l’ouverture officielle de la biennale. « C’est parce que les gens la considèrent comme une archive. Une archive vivante », poursuit-il.

Reconnaissance mondiale, silence local

Malgré son succès, le pavillon libanais a reçu peu de soutien dans son pays. « Il n’a pas été facile de se rendre à Venise, signale Tamer. Le ministère de la Culture et l’ordre des ingénieurs et des architectes ont commandé ce projet sans lui apporter de soutien financier. » Le soutien s’est néanmoins manifesté sous d’autres formes. Comme ce moment qui l’a marqué lorsqu’« un Singapourien est entré dans l’avant-première et s’est mis à pleurer », dit-il. Ou encore lorsqu’un groupe scolaire vietnamien a fait le lien entre l’exposition et l’utilisation du napalm pendant la guerre du Vietnam. « La plupart des gens n’ont rien dit d’extraordinaire, se souvient Tamer. Ils ont simplement dit merci. Cette réaction populaire a donné de l’espoir aux conservateurs. »

Une représentation du Sud

Pour Abbas Baalbaki, l’impact émotionnel du pavillon ne se limite pas à l’architecture. Il s’agissait d’une question de représentation. « J’ai toujours eu l’impression que nous n’étions pas correctement représentés sur la scène culturelle. Cette fois, nous avons senti que nos préoccupations, notre destruction, notre douleur étaient celles de tous les Libanais. » Il estime que le pavillon a permis au Liban-Sud de s’exprimer d’une manière rarement vue. « Habituellement, la scène culturelle ne montre qu’un certain Liban : Beyrouth, le Mont-Liban. Mais nous avons notre propre architecture, notre propre cuisine, nos propres traditions. »

Le Dr Zreik approuve : « Nous pouvons tous avoir des souvenirs différents. Mais lorsque la terre est attaquée, nous nous souvenons ensemble. »

Un pavillon qui refuse de se taire

« Nous ne voulions pas être naïfs à la biennale et parler d’intelligence artificielle alors que le pays brûlait, indique Tamer. Mais nous voulions aussi proposer des solutions. Comment aller de l’avant. Comment guérir le pays. » D’où l’intérêt de ce pavillon libanais comme un projet de résistance, de préservation de l’environnement, de deuil collectif et d’action.

Dans leurs projets à venir, « après les six mois de la biennale, nous voulons ramener le pavillon au Liban. Peut-être au musée Sursock, ou quelque part dans le Sud, mais il faudrait qu’il revienne à la maison », déclare le cocommissaire.

Si la terre se souvient, alors ce pavillon du Liban – avec ses histoires, son chagrin, ses graines –  aura déjà fait sa part. Il aura planté la mémoire. Le reste nous appartient.

Si la terre se souvient, il serait bon de l’écouter.

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Les principaux soutiens

Parmi les principaux soutiens qui ont contribué à la réalisation du pavillon : Élias Tamer, Shereen Doummar, Édouard Souhaid, Lynn Chamoun, Philippe et Zaza Jabre, la Chambre libanaise du commerce, G. Tamer Holding, le groupe Debbané, Dar al-Handassah et la Fondation de la famille Raymond Debbané…

Il y a une semaine, ArchDaily – une plateforme d’architecture en ligne de premier plan qui présente des projets et des concepts à l’échelle mondiale – a désigné le pavillon du Liban comme l’une des cinq expositions à la biennale d’architecture de Venise 2025 à ne pas rater. Pour la plupart des projets nationaux, une telle reconnaissance marquerait une étape majeure de leur parcours. Pour le Liban, elle signifiait tout autre chose : la preuve qu’un message né des cendres de la guerre, de la terre et du silence peut encore prendre racine dans des endroits inattendus.Inauguré le 10 mai à la biennale d’architecture de Venise 2025 à l’Arsenale de Venise en Italie, le pavillon du Liban a été conçu par le Collectif pour l’architecture du Liban (CAL), composé d’Édouard Souhaid, Shereen Doummar, Élias Tamer...
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