Dans une reconstitution miniature, Fida et sa grand-mère découvrent des cadavres parmi les ruines alors qu’elles se dirigent de Beyrouth-Est vers la maison de sa grand-mère, à Beyrouth-Ouest. (Crédit : Nicholas Frakes / L’Orient Today)
Eau de Javel.
La question posée était simple : à quoi ressemble l’odeur de la guerre ?
Pour Fida Bizri, linguiste et conteuse âgée de 50 ans ayant traversé les quinze années de guerre civile au Liban, une odeur domine toutes les autres.
« Quand il y avait beaucoup de corps dans la rue, on utilisait de l’eau de Javel pour nettoyer le sang », dit-elle, d’une voix calme, empreinte d’une gravité qui saisit l’espace.
À « Hkeeli », l’émotion ne se contemple pas à distance : elle se vit. Installée à Beit Beirut – bâtiment criblé de balles, témoin muet d’un conflit qui n’en finit pas de hanter la ville –, l’exposition ne se contente pas d’illustrer l’histoire : elle la fait ressentir. Elle invite à voir, respirer, écouter, se souvenir… même si l’on n’a pas vécu la guerre. Elle propose une immersion dans l’après-coup, un espace pour observer, respirer, prêter l’oreille. Elle ravive des mémoires, y compris chez ceux qui n’en ont pas.

Là où les récits s’infiltrent dans les fissures
Beit Beirut ne dissimule rien de ses blessures. Bien au contraire : les carreaux fendus, le béton à nu, les couches de peinture superposées témoignent du passage du temps comme autant de strates mémorielles. Chaque pièce donne l’impression d’un quotidien interrompu en pleine chute : une kitchenette figée en plein ménage, un salon de beauté abandonné avec ses bigoudis encore branchés. Plus loin, une boutique de photographie, « Photo Mario », baigne dans un silence dense. Les négatifs, posés à même le sol, deviennent spectres à la lumière tamisée – souvenirs suspendus en attente d’être réactivés.
Situé sur l’ancienne ligne verte qui divisait Beyrouth-Est et Ouest, le bâtiment avait perdu toute vocation civile dès les premiers mois du conflit. Sa position stratégique le transforme en nid de snipers : des meurtrières furent alors creusées dans les murs, transformant vitrines et façades en lignes de tir.
« Ce n’est pas une exposition politique », affirme Delphine Darmency, journaliste franco-libanaise de 40 ans et cocommissaire de « Hkeeli ». « C’est le récit d’une perte intime, d’un attachement qui s’effondre. »
Dans cette déambulation sensorielle, il n’est pas question d’analyse, mais de ressenti. Chaque objet est chargé de nostalgie – non pas une douce mélancolie, mais une douleur sourde, celle qui trace une ligne entre l’avant et l’après.
Sur un mur, la ligne verte est reconstituée par un simple fil vert tendu dans l’espace. Elle incarne à la fois la séparation et la mémoire partagée. Ce fil, comme l’exposition elle-même, relie les récits – ceux de Fida, de Delphine, du visiteur.

Gardiens de mémoire
Les voix recueillies ici ont quelque chose de sacré. Elles ne livrent pas de simples témoignages : elles rouvrent des plaies.
« Il fut longtemps tabou d’évoquer la guerre civile libanaise. Seuls les « vainqueurs » avaient droit à la parole », rappelle Soha Fleyfel, membre exécutif du Forum ZFD, partenaire de l’exposition avec un comité exécutif composé de Allo Beirut, du Forum pour la mémoire et l'avenir, de l'association libanaise pour l'histoire, de la municipalité de Beyrouth, de la LAU Arab Institute for Women, du centre arabe pour l'architecture et de la AUB Neighborhood initiative.
Sans amertume, elle exprime une lassitude née du silence prolongé et de l’absence de vérité partagée. Pour elle, il ne s’agit pas de juger, mais de créer un espace pour penser. « L’idée, c’est qu’un événement s’est produit. Observons-le, comprenons-le et ensuite, parlons-en. » Une approche que partage Fida, avec la même frustration, le même vide.
Le fil vert mène à une pièce où une maquette 3D reconstitue un souvenir d’enfance de Fida. À trois ans, main dans la main avec sa grand-mère, elle tente de rejoindre leur ancien domicile à Beyrouth-Est, depuis l’ouest. Sur leur chemin, deux corps ensanglantés gisent à terre.
« C’est quoi ? » demande-t-elle.
« Rien du tout. Continue de marcher », lui répond doucement sa grand-mère.
« Hkeeli » ne propose pas de réponse, mais des éclats de reconnaissance. Ce ne sont pas des repères chronologiques, mais des instants suspendus – comme les maquettes de Fida disséminées dans les pièces délabrées. Des fragments de mémoire rendus visibles, enfin entendus.
« Dans mon cœur, il y a beaucoup de pièces fermées », confie Fida. « Si je les ouvre, la colère, la tristesse, la trahison en sortiront. »
Lit de fortune à Beit Beirut, ancien nid de snipers durant la guerre civile libanaise, témoignage des conditions de survie des combattants.
Donner voix au silence
À la fin du parcours, une chaise et un micro attendent dans une salle silencieuse. Aucune consigne. Juste une invitation à parler.
Avant de nous asseoir, nous observons. Un homme murmure à un disparu. Une femme pleure. Un adolescent laisse un mot : « Je ne savais pas que ça faisait si mal. »
« Quand les jeunes viennent, ils pleurent. C’est souvent leur premier contact direct avec la guerre. Ils prennent conscience qu’elle a vraiment eu lieu », dit Delphine. « Cela devient concret. Ils peuvent la voir, la toucher, l’éprouver. »
Nous aussi avons été de ceux-là. Ce n’est pas que nous n’avions jamais entendu parler de la guerre. Mais jamais nous ne l’avions ressentie de cette façon : à travers les odeurs, les textures, les voix.
Quand enfin nous nous sommes assis, un à un, nous ne savions pas quoi dire. Mais ce n’était pas l’essentiel. Ce qui comptait, c’était de participer à l’écho, d’ajouter notre voix à la mémoire.
Ce n’était pas l’histoire. C’était une transmission.
Peut-être est-ce cela, « Hkeeli» : un espace où hériter des récits qu’on ne nous a jamais racontés. Un lieu où le passé n’est pas aseptisé, mais restitué dans toute sa rugosité humaine. Un lieu où des voix comme celles de Fida, Soha et Delphine nous rappellent que se souvenir est un acte de résistance. Que le silence n’est jamais neutre. Et que nos souvenirs – douloureux, fragiles, lumineux – méritent un abri.
Dans cette maison de fantômes, nous nous sommes sentis plus vivants que depuis bien longtemps.
L’exposition « Hkeeli » est ouverte au public à Beit Beirut (quartier Sodeco), du mercredi au dimanche, de 12h à 20h. Elle se tient jusqu’à la fin de l’année 2025.



Très belle initiative, bien que sinistre. On ne se souviendra pas assez de cette guerre, et à tout prix, que les sonnettes d'alarme s'activent. Cette expo en est une. J'irai la voir, certainement.
10 h 44, le 30 mai 2025