Badih Abou Chakra et Rita Hayek dans « Vénus » de Jacques Maroun. Photo Karim Ghorayeb
Rarement sort-on du théâtre aussi bousculé, traversé de questions psychologiques et philosophiques sur la domination, l’identité, le désir, et les rôles genrés. Vénus, dans la mise en scène de Jacques Maroun, fait partie de ces rares spectacles qu’on souhaite revoir, tant ils nous défient et nous ravissent.
Il est tout aussi rare de tomber sur une adaptation si finement déconstruite, si intelligemment « libanisée » et transposée avec fidélité, malice et légèreté – au sens le plus noble du terme. Le texte original de David Ives, écrit en 2010 et lui-même inspiré du roman de Sacher-Masoch (1870), a été traduit et adapté par Lina Khoury et Gabriel Yammine. Sur scène, cette comédie mélodramatique, à la fois simple et profonde, progresse avec un crescendo captivant, emportant le spectateur dans un enchaînement fluide d’événements et d’énigmes qui se laissent appréhender avec clarté, tout en nous bouleversant profondément.
La pièce est souple, familière, organique – elle touche à l’intime de toute relation homme-femme, entre domination masculine, quête d’égalité, soumission, supériorité et abandon. Et cela, tout en abordant des idées rarement discutées sur les planches ou dans les médias. Mais l’essentiel ici réside dans l’harmonie entre trois éléments fondamentaux : le texte, la mise en scène et le jeu – voix comprise. Car les deux interprètes, Badih Abou Chakra et Rita Hayek, dans une osmose rare, excellent non seulement dans l’interprétation, le passage d’une époque ou d’un personnage à un autre, à travers trois textes exigeants, mais aussi dans leur compréhension profonde des personnages, de leur complexité intérieure, et dans leur incarnation scénique.
Badih, auteur et metteur en scène dans la pièce, désespère de trouver une actrice douée et subtile pour jouer son héroïne. Surgit alors Rita – ou Vanda –, jeune femme séduisante et apparemment naïve, qui le fascine peu à peu, se métamorphosant en actrice chevronnée, femme fatale, dominatrice, vengeresse des hommes, et qui à travers sa personnalité concentre les clés du pouvoir, de l’amour et du plaisir. Elle emprisonne le metteur en scène dans une cage de désir, à l’instar de la Vanda du roman de Masoch qui soumet Severin…
Le jeu de pouvoir entre le réel et le théâtre commence alors. Entre aujourd’hui et l’époque de Masoch, entre le plaisir de la domination et celui de la soumission. Le spectateur, lui, se retrouve impliqué dans le décryptage du texte, comme s’il déroulait des rubans colorés autour d’un coffret caché dans un autre, d’un récit enchâssé dans un récit, d’un personnage dissimulé derrière un autre. Ces rubans, le metteur en scène Jacques Maroun les rend élastiques, ils s’étirent et se contractent entre Badih et Rita, selon l’intensité du dialogue et la densité émotionnelle que les acteurs incarnent avec une virtuosité troublante.

Nombreux sont les comédiens capables de jouer un rôle, mais peu réussissent à refléter la vérité du personnage dans leur regard, leur corps, leur voix, leurs gestes, jusqu’à leur souffle ou leurs soupirs. Comme si le rôle les possédait. C’est cette audace-là – s’attaquer à un texte aussi « dangereux », une comédie mélodramatique à haute intensité – que l’équipe assume, transformant la pièce en un jeu scénique vibrant, ludique et palpitant, porteur de messages discrets, voyageant d’une époque à une autre, d’un état psychologique à l’autre, entre contradictions et émotions brutes.
Un jeu savoureux, jamais vulgaire, dans lequel la narration progresse lentement, comme une histoire d’amour qui s’enflamme. Le spectateur, happé dès la première minute, suit les clés, les secrets et les mystères que le metteur en scène déploie. Il est invité à observer, à se concentrer sur les déplacements des actrices, leur respiration, leur langage corporel, leur nudité subtile – toujours mise en scène avec justesse, dans une logique esthétique, visuelle et psychologique.
Bientôt, le public découvre les personnages dissimulés dans d’autres personnages. Il se questionne sur ses propres désirs et ceux de ses partenaires, et plonge dans les profondeurs de la philosophie du plaisir, de l’émancipation, du pouvoir et de la douleur. La pièce explore avec finesse les clichés qui saturent les relations hommes-femmes, tiraillées entre libération et humiliation.
L’audace du choix
Beaucoup ont souligné l’audace visuelle de la pièce, mais la vraie transgression, ici, réside dans cette incursion dans une zone interdite du théâtre libanais et arabe. L’audace, c’est de choisir un texte aussi complexe, psychologique et philosophique, de sélectionner les bons interprètes, de savoir les diriger, et d’en extraire une vérité dramatique. Jacques Maroun confie à L’Orient-Le Jour : « Le texte de Masoch parle de masochisme, mais la pièce écrite par David Ives est avant tout une comédie. C’est une pièce dans la pièce. Comme j’aime le jeu, ce texte m’a offert un terrain fertile pour explorer, dans un cadre comique, des thèmes lourds. »
Il ajoute : « Ce texte m’a ému dès la première lecture, je l’ai “vu” visuellement. Sans attachement au texte, je ne peux pas y consacrer un an de travail. Et puis j’avais Badih et Rita, deux piliers de ce projet. J’ai été surpris d’apprendre que Rita le connaissait aussi. Nous avions décidé de monter cette pièce ensemble il y a dix ans, après Kaab Aali (Talons hauts), présentée avec succès et audace en 2013. »
Pour Rita Hayek, « l’audace de la pièce, c’est d’amener le spectateur à sortir avec des questions plein la tête : sur le masochisme, le pouvoir, le féminisme, la masculinité, la classe sociale… » Elle nous confie : « Le spectacle génère des débats profonds. Certains reviennent le voir plusieurs fois. L’audace, c’est aussi d’oser pénétrer des zones sensibles que nous évitons d’habitude… Cette pièce bouleverse, elle remue, comme elle nous a remués. Après plus de 120 représentations, nous continuons à découvrir des détails que nous n’avions pas vus. »
Badih Abou Chakra partage ce constat : « La véritable audace, c’est ce qui provoque le débat. Le fait de briser des tabous, c’est presque banal. Le rôle de l’artiste, c’est de toucher à l’intime, au sensible, à la profondeur. Le théâtre ne doit pas enjoliver la réalité. Il doit la refléter telle qu’elle est. Un spectacle qui ménage le public perd sa substance. »
Pour lui, Vénus a provoqué une onde culturelle, notamment à cause de son affiche audacieuse. « Mais ceux qui l’ont vue ont compris sa richesse. Notre mission est d’accompagner les spectateurs, de rectifier les malentendus, de contrer la marchandisation du théâtre. Nous ne sommes ni dans la tendance ni dans la facilité. Nous sommes des artistes qui prennent des risques. »
La femme forte occupe une place centrale dans le théâtre de Maroun : « Elle m’attire, sans doute à cause de ma propre personnalité. Et ici, j’avais Rita, dont la puissance rejoint celle du personnage. Sans elle, la pièce n’aurait peut-être pas vu le jour. Tous les textes que je lis ne sont pas destinés à être mis en scène aujourd’hui. »
Sur sa direction d’acteurs, il précise : « Rita et Badih sont des professionnels investis. Le texte est déjà écrit comme une comédie, je n’ai pas eu à le forcer. Ce qui m’importait, c’était l’authenticité. Même dans un théâtre spectaculaire, il faut rester vrai. Le public doit y croire pour embarquer dans le jeu. »

Comment y parvenir ? « Il faut parfois se taire. Laisser l’acteur respirer. Lui donner la liberté de proposer, de creuser. Le professionnalisme, c’est aussi savoir quand intervenir et quand s’effacer. Je déteste emprisonner un comédien sous des consignes. » Pour Maroun, sa mission est de faire vivre le texte sur scène, à travers ses choix, son regard, et dans un contexte libanais spécifique. « Je ne suis pas “audacieux” parce que je monte un texte que j’aime. Mais dans notre société, ce type de théâtre reste marginal. Je suis heureux que ça marche. C’est le public qui décide. Et il a aimé Vénus. Depuis dix ans, il nous demandait de la reprendre. »
Dix ans de maturité et de transformation
Qu’est-ce qui a changé depuis ? Pour Rita Hayek : « Tout. Nos vies. Moi, j’ai traversé des expériences : relations, mariage, maternité. Mon regard sur le texte a évolué. Ce que je jouais il y a dix ans me semble enfantin aujourd’hui. »
Badih abonde : « L’humain change d’un jour à l’autre, alors en dix ans… Notre approche a changé. Notre technique aussi. Certaines scènes, je les joue tout autrement aujourd’hui. » Il conclut : « Je suis un acteur et je fais ce qui me semble juste, même si le sujet est sensible. La virilité, pour moi, ce n’est pas la force, le pouvoir ou le contrôle. C’est briser les chaînes de l’histoire pour se retrouver. La pièce parle d’un amour ultime, dépouillé, égalitaire, sans hiérarchie. Un amour qui met à nu. »
Et de dénoncer l’appropriation commerciale du masochisme par l’Occident capitaliste, qui l’a vidé de son sens originel : « Ce que Masoch écrivait, c’était une quête d’amour absolu. On en a fait des menottes et des gadgets. »
Jusqu’au 11 mai, au théâtre Monnot.

