Lina Majdalanie et Rabih Mroué dans « Who's Araid of Representation ». Photo Houssam Mcheimech
Nous nous retrouvons à la Coupole du Théâtre de la Ville dominant Paris, dans la salle où Lina Majdalanie et Rabih Mroué donnent l’un de leurs spectacles au programme du Festival d’Automne. Première question : « Comment ça va ? » Mais comment y répondre… Une nouvelle guerre vient de se déclencher entre Israël et le Hezbollah. On s’enquiert des amis, des proches, des familles respectives. L’inquiétude est là et la fatigue d’un avenir toujours incertain.
Mais comme on sait faire depuis le temps que les guerres s’ajoutent à la crise économique, une révolution avortée, une explosion dantesque, nous voilà retroussant nos manches pour nous mettre au travail comme une façon de s’affirmer en vie. Parlons théâtre!
« Nous faisons du théâtre pour inviter les gens à réfléchir, confie Rabih Mroué. Notre travail est empli de doutes. Il est plein de trous et de place vacante où le public est convié à penser avec nous. Pour moi, c’est la fonction de l’art que de partager des idées. »
Un théâtre entre réalité et fiction
Les deux artistes aiment partir de faits réels et broder autour, laissant la place à l’imaginaire. Dans Who's Afraid of Representation, ils confrontent des exposés du body art, ces performances occidentales violentes, signées Marina Abramovic ou Orlan entre autres, à l’histoire de Hassan Ma'moun, un fonctionnaire libanais qui a tué une dizaine de personnes. Une pièce comme la plupart de leurs créations qui, malgré sa gravité, se déroule dans le calme et beaucoup d’humour. Ce qui fait mieux jaillir la violence du propos. « L’humour nous aide avec le public à parler d’un sujet violent avec distance sans plonger dans l’émotion et le pathos », souligne Rabih Mroué.
Un théâtre qui invite à réfléchir donc, et qui brouille souvent les frontières entre réalité et fiction.
« On part souvent de faits réels, souligne Lina Majdalanie, mais ce qu’on essaye de dire, c’est que la réalité nous arrive à travers des récits. Elle est pétrie de fiction, de narration, de points de vue. » Ainsi, les deux artistes aiment interroger l’histoire dans un pays, le Liban, où l’enseignement de l’histoire s’arrête avant la guerre civile en 1975. « Chaque communauté, chaque groupe politique raconte la sienne. »
Rabih Mroué dans « Sand in The Eyes ». Photo Joachim Dette
Leur théâtre se penche aussi sur notre rapport à l’image à l’ère où nous sommes abreuvés d’information. La conférence théâtrale Sand in The Eyes qu’on pourrait traduire par La Poudre aux yeux met face à face deux photos : celle d’une image de propagande d’un terroriste menaçant d’exécuter un otage et celle d’un drone montrant un paysage flouté où de toute évidence des bombes sont lancées. La mort est présente dans les deux images, mais avec diverses représentations. Si l’une est crue et suscite d’emblée le rejet, l’autre plus édulcorée n’en est pas moins violente.
En exil chez soi et ailleurs
Lina Majdalanie et Rabih Mroué vivent à Berlin depuis dix ans. « J’aime cette ville, avoue Lina. C’est cosmopolite et calme à la fois. » Après Beyrouth, on peut comprendre l’attrait pour le calme des deux artistes. Ils ne parlent allemand ni l’un ni l’autre. « C’est quelque part plus léger, admet Rabih, pince sans rire. Si quelqu’un vous insulte ou vous dit des grossièretés, vous lui souriez ! Mais quelque part vous êtes hors du coup. En-dehors de la vie sociale, politique… et ça c’est frustrant. »
Mais le sentiment d’être étranger, c’est ce que ressentaient déjà les deux artistes au Liban et c’est l’une des raisons pour lesquelles ils sont partis. « Petit à petit, notre cercle d’amis s’est rétrécit à cinq, six personnes. C’est étrange de se sentir en exil dans sa propre ville. »
« Alerte, ce site sera bientôt bombardé, laissez vos maisons et sauvez vos vies », dit ce pamphlet présenté dans le cadre de la représentation de Rabih Mroué intitulée « Before Falling Seek Assistance of Your Cane ». Avec l'aimable autorisation du Festival d'Automne
Depuis le 7 octobre, cette solitude intellectuelle les a rattrapés à Berlin. Le monde occidental s’est polarisé, l’Allemagne encore plus en raison de son passé nazi et de la Shoah. La culpabilité est telle qu’il est impossible de critiquer Israël et sa politique belliqueuse. « Il n’y a pas de débat possible. De nouveau il faut prendre parti. Il n’y a pas de place pour la nuance », déplore Lina Majdalanie.
La liberté comme cheval de bataille
Leur création Quatre murs et un toit part une fois de plus d’un fait réel. Il s’agit du procès de Bertolt Brecht aux États-Unis en 1947. Il a lieu devant le Comité des activités antiaméricaines chargé de lutter contre l’activisme communiste. Le dramaturge allemand qui a fui le nazisme, la dictature et un régime dogmatique espérant trouver plus de liberté aux États-Unis se retrouve face à un nouveau genre de censure et de répression. « En quelque sorte, cela fait écho à notre situation, avoue Rabih Mroué. On ne se compare pas bien sûr à Bertolt Brecht, ce qui nous intéresse, c’est ce qui se passe aujourd’hui. L’histoire de Brecht est un prétexte pour parler de notre monde actuel. »
Dans la pièce en cours de création, plusieurs formes se juxtaposent : théâtre, lecture, performance, documents d’archives du procès, concert.
Lina Majdalanie dans « Biokhraphia ». Photo Houssam Mcheimech
L’autre création A Little Bit of The Moon ou Un petit peu de lune réunit Rabih Mroué et la grande chorégraphe de danse contemporaine belge flamande Anne Teresa de Keersmaeker. La pièce se construit autour de la question dialectique de l’ombre et de la lumière. Il y aura là encore des formes différentes, entre autres la danse et le théâtre. « Je danserai aussi et elle fera du théâtre », lance Rabih, un sourire en coin.
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La sacralisation ne fait pas partie du répertoire de Rabih Mroué et Lina Majdalanie. La liberté en revanche est leur cheval de bataille. Lina a pris récemment le nom de sa mère Majdalanie. « J’ai toujours été féministe. J’ai voulu rendre hommage à ma mère. C’était une femme modeste et particulière. Elle nous a sauvé la vie, mes sœurs et moi. » Sauvée du système patriarcal dominant, Lina continue son chemin vers la liberté. La tignasse moitié argentée aux racines, moitié rouge flamboyant, nouvellement libérée de la teinture. Avec comme un air façon Agnès Varda, elle défie les années et le temps qui passe.
Deux artistes qui se coltinent un monde d’une extrême brutalité et nous le renvoie avec la douceur qui les caractérise, comme matière à penser et une interrogation sur notre propre responsabilité.
Le Festival d'Automne, édition 2024
Festival pluridisciplinaire né en 1972, le Festival d'Automne à Paris met le théâtre, la musique, la danse, les arts plastiques et le cinéma sur le devant de la scène. Son édition 2024 présente 84 projets en théâtre, danse, musique, arts visuels et performance dans 60 lieux partenaires (31 à Paris et 29 en Île-de-France). Cette édition allie projets de grande envergure et découvertes de la jeune création internationale et française, proposant 530 représentations de septembre à décembre, pour une jauge de près de 200 000 places. Elle est marquée par deux « Portraits » : l’un consacré aux auteurs et metteurs en scène Lina Majdalanie et Rabih Mroué, figures majeures de la création contemporaine libanaise, ainsi qu’à la compositrice et cheffe d’orchestre italienne Clara Iannotta. À l’occasion de la saison culturelle de la Lituanie en France, un « Focus » consacré à Lina Lapelytė met en lumière deux de ses œuvres dont une création incluant la participation de 200 enfants. Un autre « Focus » en trois volets met à l’honneur le réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul au Centre Pompidou qui présente une exposition, une performance ainsi qu’une rétrospective complète de ses films. Cette édition porte une attention à la diversité et la parité parmi les artistes invités. Les artistes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord y occupent une place importante, avec une carte blanche donnée au festival tunisien Dream City et l’invitation faite à l’artiste jordanien Lawrence Abu Hamdan, aux artistes iraniens Gurshad Shaheman et Sorour Darabi ou encore au chorégraphe marocain Radouan Mriziga présentant 3 pièces sur toute la durée du festival. Le festival renforce son soutien à la production d’artistes internationaux, dont la trilogie Cadela Força de la réalisatrice brésilienne Carolina Bianchi, qui présentera l’intégralité de son projet d’ici à 2026. Les collectifs de recherche Forensic Oceanography, Border Forensics et Liminal présentent « From Sea to Sky », une installation multimédia exposant les violences frontalières en mer.Au total, 28 pays sont représentés. Vingt-deux projets sont portés par des artistes et collectifs invités pour la première fois au festival, dont le Libanais Ali Cherri, Ligia Lewis, Rosana Cade et Ivor McAskill, Soa Ratsifandrihana ou encore Joël Pommerat. Des pièces de grands formats, européennes et internationales dont Robert Wilson, Marlene Monteiro Freitas, Anne Teresa De Keersmaeker et Radouan Mriziga, Jan Martens ou encore Romeo Castellucci. La programmation musique est composée d’œuvres d’Heiner Goebbels, George Benjamin, Jérôme Combier et poursuit le cycle Licht de Karlheinz Stockhausen.
Rendez-vous à ne pas rater
Dans le cadre du « Portrait » consacré à Lina Majdalanie et Rabih Mroué, les prochains spectacles sont : Borborygmus au théâtre Silvia Monfort, avec Mazen Kerbaj, du mercredi 16 au vendredi 18 octobre ; Photo-Romance au théâtre de la Cité internationale, du mardi 22 au vendredi 25 octobre ; Biokhraphia : Riding On a Cloud à La Commune, CDN d’Aubervilliers, du mercredi 13 au samedi 16 novembre ; Before Falling Sick, the Assistance of Your Cane, N’importe où, Appendice, à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, du lundi 18 novembre au lundi 2 décembre ; 33 tours et quelques secondes au théâtre du Rond-Point, du vendredi 22 au dimanche 24 novembre ; Quatre murs et un toit au CentQuatre-Paris, du mercredi 4 au dimanche 8 décembre ; A Little Bit of The Moon, avec Rabih Mroué et Anne Teresa De Keersmaeker, Fondation Fiminco, du lundi 16 au vendredi 20 décembre. Par ailleurs, Ali Cherri présente Le Livre de la boue à Librairie 7L, le samedi 19 octobre.Quant à Lawrence Abu Hamdan, il présente Zifzaafa du samedi 19 octobre au jeudi 10 octobre au CentQuatre-Paris, puis Air Pressure à l'Espace Niemeyer le lundi 7 et mardi 8 octobre.

