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Lifestyle - Disparition

Françoise Hardy, ses passages beyrouthins et ses amitiés libanaises

Elle est partie comme elle a vécu. Dans la discrétion de la nuit, au centre d’une France bouillonnante d’anxiété en ce 11 juin. Muse yé-yé devenue icône de la chanson française, elle laisse derrière elle une discographie aussi variée que ses humeurs… 

Françoise Hardy, ses passages beyrouthins et ses amitiés libanaises

Françoise Hardy , en 1967, en direct de ... Beyrouth. Photos Archives L'OLJ/ Montage Jaimee Haddad

À l’Aéroport international de Beyrouth, les adolescents se bousculent entre les gardes armés. Les journalistes, eux, se positionnent, petit carnet et stylo bille en main. En retard de plusieurs minutes, Françoise Hardy fait attendre les rares agents de sécurité et hôtesses en blouse blanche sur le tarmac. Se trouvant mal coiffée, la coqueluche de la variété française ne se décide à sortir de l’appareil qu’une fois son amant d’alors, le photographe Jean-Marie Périer - arrivé la veille d’Istanbul - sera présent pour la récupérer. Vêtue d’un pantalon patte d’eph noir et d’un simple blouson bleu, la simplicité de la chanteuse détonne dans la capitale libanaise, devenue carrefour des vanités au cœur des sixties ardentes.

En ce matin du 27 décembre 1967, l’artiste, réputée pour la froideur qu’elle cultive aux sons de ses quarante-cinq tours et rares apparitions, ne dissimule pas sa mauvaise humeur. Aux questions des reporters exaltés, elle ne répond qu’avec un léger mouvement de l’épaule ou un « je ne sais pas » qu’elle répète inlassablement en tentant de se frayer un chemin parsemé d’admirateurs tactiles et envahissants. Le regard lointain, elle leur tourne délibérément le dos. « Je n’aime pas faire des gestes et des sourires », lâche-t-elle au photographe.

De passage au pays du cèdre en cette fin d’année politiquement mouvementée, la nouvelle idole d’une jeunesse francophone ébahie par une désinvolture inédite pré-mai 1968, se produit le soir-même à l’Estérel, club branché de la ville où se retrouvent amoureux de la pop et petite bourgeoisie.

Prévue pour trois représentations consécutives entre le 27 et le 29 décembre, Hardy n’en assure que deux, se trouvant dans l’obligation d’annuler l’ultime récital en raison d’une pharyngite. Le temps de quelques heures sur les planches luisantes de la boîte de nuit, le public beyrouthin comprend l’orientation artistique qu’elle souhaite désormais entreprendre. Fini l’époque yé-yé aux allusions légères, l’heure est aux chansons à texte et à la romantisation d’un profond mal-être au travers de mélodies nostalgiques.

Une envie de changement, antinomique à une ère où règnent les rockeurs en majesté, qu’elle exprime sur le plateau de Jean-Claude Boulos sur le Canal 9, quelques heures avant de retrouver Paris. À demi-aphone, elle reprend ses derniers succès en play-back puis répond aux sages questions de l’animateur, lui rappelant ses débuts, à peine cinq ans auparavant, dans une toute autre atmosphère…

Sylvie Vartan et Françoise Hardy , stars des sixtees. Photo AFP

Naissance et doutes d’une étoile

C’est en effet le 30 octobre 1962 que la France découvre le visage d’une ingénue au style androgyne et à la mèche statique. Sur la seule et unique chaîne de télévision, alors que sont attendus les résultats d’un référendum sur l’élection au suffrage universel du président de la République, Françoise Hardy fait patienter les téléspectateurs avec un interlude musical que lui dégote in-extremis sa maison de disques.

Avec sa première interprétation de « Tous les garçons et les filles de mon âge », tube instantané devenu hymne d'une jeunesse affranchie, l'esthète novice fait entrer sa légère voix dans toutes les oreilles et imprimer son visage sur toutes les rétines. Ce soir-la, le vote se solde par une large victoire du « oui ». Un triomphe démocratique dont sera témoin Françoise, la citoyenne engagée, l’éternelle insoumise.

Quelques mois avant cette exposition soudaine, c’est en écoutant Johnny Hallyday sur son transistor qu’elle se décide à toquer à la porte des « Disques Vogue », un fructueux label de production et de distribution de l’après-guerre. Elle ne pense pas avoir beaucoup à dire, ne se considère nullement habile. Mais si Johnny peut faire twister à tout-va en hurlant dans un microphone, « je considère que j’ai aussi toute ma place », confie-t-elle à Mireille Dumas en 2008.

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Comme le tiers de la population hexagonale, elle a 18 ans, rêvasse d’ailleurs et se promène en cachant un corps qu’elle n’aime pas. Contrairement aux starlettes féminines montantes, Françoise Hardy n’est pas qu'interprète. En écrivant ses textes puis en composant la musique de ses titres, mélancoliques ou plus enjoués, elle s’impose comme une figure franco-française indépendante, solitaire, presque individualiste, au milieu d’une scène artistique ne façonnant les vedettes que pour vendre et plaire.

Timide et nonchalante, elle devient la muse de chanteurs, de réalisateurs et de ce Paris impertinent, qui jusqu’alors écoute Bardot crachoter avec Gainsbourg et observe Sheila et Sylvie Vartan se déhancher en mini-jupes strassées. Pour ses yeux d’amandes, Saint Laurent lui confectionne des smokings, Paco Rabanne, une combinaison métallique entre deux rejets de collaboration.

Clope au bec et bouts de cheveux poivre et sel, Françoise Hardy - qui disparaît puis ressurgit des studios quand bon lui semble - vire de bord musical avec les époques, tourne dans un film quand elle en trouve l’énergie, dit préférer sa liberté et refuse de se plier au jeu médiatique malgré les curiosités qu’éveillent sa relation avec Jacques Dutronc. Le chanteur et guitariste qu’elle fréquente au moment où, lassée, elle décide d'arrêter les concerts et de fonder Asparagus, sa propre maison de disques. Avec cet artiste distant, elle forme un duo amoureux sulfureux, passionné et douloureux. Au point où, au moment de la séparation, ils se promettent de ne jamais officiellement divorcer.

Des gribouillis que lui fait parvenir Michel Berger et qui deviennent d’inclassables tubes à son éphémère période disco, Hardy s’essaye à tout et ne collabore qu’avec ceux qui lui parlent de musicalité avant de lui évoquer un énième come-back. Parmi cette poignée de privilégiés, un jeune homme venu de Beyrouth, avec qui elle se lie instantanément d’une profonde amitié…

Françoise Hardy et Jacques Dutronc en Corse en 1991. Photo Olivier SANCHEZ / AFP

Touche libanaise

En 1978, Françoise, l’angoissée, cherche une nouvelle corde à son arc d'interprète. Son catalogue, quelque peu redondant, « mérite un coup de jeune, un coup de folie », estime-t-elle lors d’un entretien accordé à un quotidien régional cette année-là. Gabriel Yared, alors arrangeur pour Charles Aznavour et Gilbert Bécaud, redonne à la mère du jeune Thomas une structure qui la lie quasi-charnellement à ses albums. « Il a été d’une très grande exigence avec elle. Elle l’appelait le ‘tyran artistique’ », confesse Zeina Kayali, autrice d’une biographie sur Yared. « Après avoir lu mon livre, elle m’a envoyé un mot disant qu’elle avait découvert des aspects nouveaux à son grand ami. Elle était d’une élégance rare et d’une modestie sans faille », ajoute la journaliste.

Cinq décennies de complicité et cinq disques réalisés à quatre mains parsèment les parcours respectifs de Françoise Hardy et de Gabriel Yared. Très proche du couple qu’elle forme avec Dutronc, c’est grâce au chansonnier que le Libanais fait la rencontre de Jean-Luc Godard - pour qui il signe la bande-son de « Sauve qui peut… la vie », en 1980 -, qu’il fait son entrée dans l'arène cinématographique…

Au même moment, Hardy connaît enfin une période de stabilité durant laquelle elle se plonge dans l’écriture , la lecture et l'astrologie, pour mieux comprendre ses peines, colères et douleurs. Avec la discrétion, vient la reconnaissance de ses pairs et des prix récompensant l’ensemble d’une carrière jalonnée par un franc-parler omnipotent en interview et des cordes vocales éreintées par le temps et les cigarettes.

Alors qu’une renaissance artistique s’enclenche avec le nouveau millénaire qu’elle veut chic et piquant, la maladie vient éteindre toute envie et projet. En 2004, on lui diagnostique un cancer du système lymphatique contre lequel elle se bat jusqu'à ce soir de juin 2024. Ces vingt ans d’une lutte acharnée contre un crabe à la pince assassine, elle les raconte dans des livres cathartiques, des chansons où elle défend le droit de « mourir dignement ».

Restée, selon elle, incomprise jusqu’au bout, Françoise Hardy reçoit depuis l’annonce de sa disparition de vibrants hommages de ceux qui l’ont aimé, admiré et surtout assimilé, avec une question qui revient : « Comment lui dire adieu ? »

À l’Aéroport international de Beyrouth, les adolescents se bousculent entre les gardes armés. Les journalistes, eux, se positionnent, petit carnet et stylo bille en main. En retard de plusieurs minutes, Françoise Hardy fait attendre les rares agents de sécurité et hôtesses en blouse blanche sur le tarmac. Se trouvant mal coiffée, la coqueluche de la variété française ne se décide à...
commentaires (1)

Comment lui dire adieu ? Difficile ... Françoise Hardy sera toujours là comment oublier une lady si particuliere ses chansons mélancoliques profondes et si émouvantes ... L'amitié chanson sublime , paix à son âme pensées à Thomas et Jacques Nada

Lourdelle Bernard

14 h 36, le 13 juin 2024

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Commentaires (1)

  • Comment lui dire adieu ? Difficile ... Françoise Hardy sera toujours là comment oublier une lady si particuliere ses chansons mélancoliques profondes et si émouvantes ... L'amitié chanson sublime , paix à son âme pensées à Thomas et Jacques Nada

    Lourdelle Bernard

    14 h 36, le 13 juin 2024

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