Rechercher
Rechercher

Culture - Cimaises

L’orientalisme sans exotisme du peintre Étienne Dinet enfin exposé à Paris

Reconnu de son vivant, cet artiste français (1861-1929), dont les quelque 600 toiles sont disséminées dans les collections du monde entier, est tombé dans l’oubli.

L’orientalisme sans exotisme du peintre Étienne Dinet enfin exposé à Paris

« Esclave d’amour et Lumière des yeux : Abd-el-Gheram et Nouriel-Aïn » (légende arabe). Étienne Dinet (1861-1929), Paris, musée d’Orsay. Photos © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)/Hervé Lewandowski

À gauche, sa peinture est assimilée à de l’exotisme ; à droite, sa conversion à l’islam et sa proximité avec les Algériens colonisés passent mal : pour la première fois depuis un siècle, le peintre Étienne Dinet est mis en lumière à Paris.

Reconnu de son vivant, cet artiste français (1861-1929), dont les quelque 600 toiles sont aussi bien disséminées dans les collections muséales du monde entier que dans des collections privées, est tombé dans l’oubli.

Oublié ou mis de côté ? « Il y a un peu des deux », avance Mario Choueiry, le commissaire de l’exposition « Étienne Dinet, passions algériennes » qui s’est ouverte mardi à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris.

C’est la première fois qu’un musée lui consacre une rétrospective depuis 1930.

Si l’artiste semble avoir disparu des radars, ses toiles sont, elles, très recherchées sur le marché de l’art, et ce depuis une vingtaine d’années, selon des experts.

Associé au colonialisme

Né dans une famille de la haute bourgeoisie, Étienne Dinet – qui se fera appeler Nasreddine (« victoire de la religion », en arabe) au moment de sa conversion à l’islam en 1913 – découvre l’Algérie en 1884. Il en tombe immédiatement amoureux et s’y installe définitivement en 1904.

Sa fascination ? Le désert, ses couleurs et ses habitants qu’il peint abondement et de façon réaliste. Éclatantes, ses toiles, qui jouent avec le bleu, le rouge et l’ocre, ressemblent à des photographies.

« Il a voulu figer un monde qu’il craignait de voir disparaître », décrypte l’éditrice Ysabel Saiah Baudis, qui a republié la biographie de Mahomet, prophète de l’islam, écrite par Étienne Dinet lui-même.

« Ses toiles sont fidèles à la réalité dans ses moindres détails », complète Mario Choueiry, évoquant notamment les tenues et parures des femmes qu’il dessine.

Ses toiles rencontrent un succès immédiat. À cette période, la France vit une fièvre orientaliste. Eugène Delacroix, Auguste Renoir, Jean-Auguste-Dominique Ingres se prêtent tous à l’exercice. Étienne Dinet en est l’un des principaux représentants.

Au fil des années, le genre est mis de côté, car jugé désuet. Ce sont les années 50 qui l’enterrent définitivement. Associé au colonialisme, « l’orientalisme va être combattu idéologiquement », analyse l’historien Benjamin Stora.

Les orientalistes sont accusés de déformer le regard, d’exotisme. Pour leurs détracteurs, ils sexualisent et réifient les corps des femmes colonisées, le nu étant très répandu chez ces peintres.

Toile d'Étienne Dinet intitulée « Es-Sodjoud » ou « La prosternation », prière au lever du jour. DR/Collection privée

« Sincérité »

Dinet lui-même a peint un certain nombre de femmes nues, dont les tableaux sont exposés à l’IMA, n’échappant pas aux critiques des militants anticolonialistes.

« C’est quelqu’un qui s’est immergé avec sincérité dans la culture arabe, en a épousé les codes, a appris la langue », défend Ysabel Saiah Baudis.

« Il a une place à part chez les orientalistes », poursuit-elle, citant l’exemple de Jean-Auguste-Dominique Ingres qui, malgré une abondante œuvre orientaliste, n’a jamais été en Orient.

Pour Benjamin Stora, Dinet est victime d’un double regard : « Celui anti-orientaliste, plutôt à gauche, et un autre anti-islam, plus à droite », assure-t-il.

Étienne Dinet ne s’est pas contenté de peindre le quotidien des Algériens colonisés. Il a aussi porté leurs voix auprès des autorités françaises, rappelle Mario Choueiry.

« Il a critiqué l’attitude de la France pendant la colonisation, a dessiné les stèles des soldats musulmans morts pour la France et s’est battu pour que ces derniers ne soient pas enterrés sous des crucifix », détaille-t-il.

C’est dans ce contexte que le ministère des Armées lui commande une biographie – la première en français – du prophète Mahomet, comme témoignage de la reconnaissance de la nation aux soldats musulmans tombés pendant la Première Guerre mondiale.

Aujourd’hui, plus que jamais, « il est une figure de la réconciliation des mémoires », conclut le commissaire.

Alexandra DEL PERAL/AFP

À gauche, sa peinture est assimilée à de l’exotisme ; à droite, sa conversion à l’islam et sa proximité avec les Algériens colonisés passent mal : pour la première fois depuis un siècle, le peintre Étienne Dinet est mis en lumière à Paris.Reconnu de son vivant, cet artiste français (1861-1929), dont les quelque 600 toiles sont aussi bien disséminées dans les collections...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut