En dépit de l’intérêt des médias pour le sort du commandement en chef de l’armée, il est de plus en plus probable que ce dossier sera appelé à traîner quelques semaines encore. Après avoir donné le sentiment que le sujet était proche du dénouement, d’une manière ou d’une autre, les médias ont fait un pas en arrière, les positions de plus en plus radicales des deux camps provoquant en effet un blocage total.
La proposition de reporter le départ à la retraite du commandant en chef de l’armée, qui a été présentée par certaines parties dont les Forces libanaises et qui semble avoir l’aval du président de la Chambre et du Premier ministre sortant, se heurte au refus catégorique du CPL. Ce dernier ne cache pas sa préférence pour la désignation d’un nouveau commandant en chef de l’armée ainsi que pour la nomination des membres du Conseil militaire, dont le chef d’état-major. Pour le CPL, il n’y a aucune raison de faire des exceptions alors que la loi prévoit des mécanismes légaux pour pallier une éventuelle vacance à la tête de la troupe. Mais dans le camp adverse, on avance que dans la situation actuelle, d’une grande complexité et d’une tout aussi grande fragilité, il serait préférable de ne pas changer de commandant en chef pour ne pas déstabiliser la troupe. De même l’idée d’une nomination en période de vacance présidentielle serait une atteinte aux prérogatives du chef de l’État. À cet argument, les partisans de la nomination rétorquent que depuis Taëf, un seul président a nommé le commandant en chef de l’armée et c’est Michel Aoun qui a désigné Joseph Aoun. Par contre aussi bien Élias Hraoui qu’Émile Lahoud et Michel Sleiman n’ont pas nommé le commandant en chef pendant leurs mandats respectifs.
Ce qui aurait dû être un sujet d’accord entre toutes les parties politiques, au moment où le pays traverse une période délicate et où il a plus que jamais besoin de préserver l’armée, son unité, son moral et son efficacité, est devenu une plateforme pour aiguiser les tiraillements et régler des comptes politiques et personnels.
Il faut ajouter aux enjeux internes le fait que des parties occidentales, notamment les Américains, cherchent à peser sur ce dossier, rendant son règlement encore plus complexe. Selon des sources proches du Hezbollah, l’émissaire présidentiel américain Amos Hochstein aurait ainsi, au cours de sa dernière visite à Beyrouth, clairement affiché le souhait que le général Joseph Aoun soit maintenu à son poste, même après le 10 janvier, date de la fin de son mandat. Il aurait communiqué ce souhait à ses interlocuteurs libanais, allant même jusqu’à dire que les aides américaines à la troupe pourraient être suspendues s’il y a une vacance au niveau du commandement ou si un nouveau commandant en chef est nommé dans des circonstances aussi confuses et controversées. Certains États occidentaux, en particulier européens, pourraient suivre l’exemple des Américains si la nomination d’un nouveau commandant en chef se précise.
Cet appui occidental au maintien du général Aoun serait aujourd’hui en train de compliquer la situation au lieu de contribuer à résoudre le problème. Il n’est en effet pas vu d’un bon œil par tout le monde. Certaines parties y perçoivent l’indice d’une allégeance du général aux puissances étrangères et elles essayent de jouer sur cette fibre pour pousser le Hezbollah à refuser cette solution. Ce qui à son tour pousse d’autres parties dans le camp adverse à insister sur le maintien du général Joseph Aoun à la tête de l’armée, ne serait-ce que pour marquer un point contre le Hezbollah et contre le CPL.
Mis au pied du mur, ce dernier menacerait, selon des sources proches du camp qui soutient Joseph Aoun, d’aller encore plus loin dans sa position et d’utiliser la carte maîtresse qu’il détient en la personne du ministre de la Défense, Maurice Slim. L’idée serait que si les parties adverses décident de passer à l’acte en cherchant à faire adopter par le Parlement une décision de reporter le départ à la retraite du patron de la troupe, le ministre de la Défense désignerait à son tour un nom pour succéder à Joseph Aoun, avec l’aval éventuel du gouvernement. Ce qui, dans le scénario du pire, serait de nature à doter l’armée libanaise de deux commandants en chef. À plus ou moins brève échéance, une telle situation devrait entraîner une scission au sein de la troupe et affecter la motivation des soldats et des officiers. Cela rappelle un peu le scénario de 1990, lorsque le pays était tiraillé entre deux gouvernements, l’un présidé par Michel Aoun et l’autre par Salim Hoss avec pratiquement une armée divisée. Ce scénario est sans doute le plus grave, mais le bureau d’information du ministre de la Défense a publié un démenti sans toutefois donner de précisions.
Face à cet imbroglio, le Hezbollah, qui a un rôle important à jouer dans ce dossier, préfère ne pas se prononcer. Dans le contexte actuel, toutes les solutions lui paraissent mauvaises et c’est pourquoi il préfère laisser les esprits se calmer un peu avant de faire son choix. À ceux qui l’interrogent, il déclare qu’il n’est pas opposé au maintien du général Aoun en fonction tout comme il n’est pas non plus opposé à la désignation d’un nouveau commandant en chef de l’armée. Ce qui compte pour lui, c’est que la solution adoptée obtienne l’appui du plus grand nombre possible de parties internes. Le Hezbollah fait aussi une distinction entre le dossier du commandant en chef de l’armée et celui de la présidence de la République. Soutenir le maintien de Joseph Aoun à la tête de l’armée ne signifie donc pas, pour lui, appuyer sa candidature à la présidence de la République. Le Hezbollah tente ainsi d’ouvrir une brèche dans les positions des deux camps. Mais ce n’est pas une démarche facile.


Dans la polémique autour de la fin du mandat du commandant en chef de l’armée, il faut dire clairement qui si le CPL avait proposé de reporter son départ à la retraite les FL l’aurait refusé de fond en comble. Prendre le contrepied est la spécialité de leur chef.
12 h 03, le 22 novembre 2023