Les jeunes recrues libanaises ayant participé à une masterclass de violon à Beit Tabaris avec Arnaud Nuvolone, premier violon de l’Orchestre national de l’Opéra de Paris.
Beit Tabaris, la résidence d’artistes située à Beyrouth, fondée et dirigée par Zeina Saleh Kayali, s’est donné pour mission d’offrir à la jeunesse musicienne libanaise des masterclasses de très haut niveau. Le lieu commence à devenir en parallèle un espace musical où de jeunes interprètes libanais aiment à se produire. Ainsi, après Abdel Rahman el-Bacha pour le piano, Patrick Messina pour la clarinette et Silvia Careddu pour la flûte, une masterclass de violon avec Arnaud Nuvolone, premier violon de l’Orchestre national de l’Opéra de Paris, s’est tenue durant le mois de février, avec, dans un tout autre style, un concert avec Lara Jokhadar, soprano, Natasha Nassar, mezzo-soprano, et Betty Kourtian au piano pour un programme totalement inédit consacré aux compositrices.
La soprano Lara Jokhadar, la mezzo-soprano Natasha Nassar et la pianiste Betty Kourtian ont donné à entendre un programme très original, pour ne pas dire totalement inédit. Photos DR
Arnaud Nuvolone effectuait son tout premier séjour au Liban. Il s’était beaucoup documenté en amont mais, une fois sur place, la réalité quotidienne, tout à fait différente de ce que l’on peut lire dans les livres et la presse, l’a rattrapé. Il a ressenti avec une assez grande violence l’aspect « schizophrène » de notre pays où se côtoient tout et son contraire dans une apparente bonhomie.
Sept élèves violonistes recrutés par Mario Rahi, premier violon de l’Orchestre philharmonique du Liban, ont participé à cette masterclass. Le premier jour, tout le monde était un peu tendu. Mais petit à petit, la glace s’est fissurée jusqu’à rompre, chacun a apprivoisé l’autre et cette semaine de travail intense s’est transformée en un extraordinaire moment d’échange et de partage entre le maître et les élèves. Leur soif musicale est touchante et en même temps triste car « nous leur ouvrons une fenêtre, et puis après ? » commente Arnaud Nuvolone. Certains sont sans professeur depuis trois ans. « Mais comment font-ils pour maintenir leur niveau? » se demande-t-il. Si l’horaire officiel de la formation débutait à 15h pour s’achever à 19h, les élèves eux arrivaient vers 13h pour ne repartir qu’autour de 21h. Une avidité d’apprendre bouleversante pour les organisateurs et le maître qui n’a ménagé ni son temps ni sa peine.
Arrive enfin le moment tant attendu du concert. Le stress des élèves est palpable. Ils vont se jeter à l’eau, se mettre à nu, être livrés à eux-mêmes dans une grande proximité avec 90 personnes qui les scrutent. Dans les coulisses, Arnaud Nuvolone les encourage, les rassure, les réconforte. La pianiste Sirvart Sabonjian, qui a accompagné tout le processus depuis le début de la semaine, est là, solide, donnant la parole au piano quand il le faut, le laissant dans l’ombre quand c’est au violon de briller. Pour Arnaud Nuvolone, les sept recrues ont donné le meilleur d’elles-mêmes et si les jeunes violonistes ont commis quelques erreurs pendant le concert, « tous ont mis en pratique ce que nous avions travaillé pendant la semaine. Et ça, c’était vraiment extraordinaire ». Pourtant, les œuvres étaient loin d’être faciles : Bach, Tchaïkovski, Paganini, Beethoven, Suk, Kreisler et un extrait de la Sonate brève d’un compositeur libanais majeur, Boghos Gelalian, une œuvre qu’Arnaud Nuvolone ne connaissait pas et qu’il aimerait bien programmer dans son répertoire.
Chez les jeunes musiciens, une avidité d’apprendre bouleversante face à un maître qui n’a ménagé ni sa peine ni son temps. Photo DR
Les femmes à l’honneur
Quelques jours plus tard, dans un autre registre, deux jeunes chanteuses et une talentueuse pianiste ont décidé d’explorer le répertoire méconnu des compositrices, toutes époques confondues, et de le présenter lors d’un récital donné à Beit Tabaris. La soprano Lara Jokhadar, la mezzo-soprano Natasha Nassar et la pianiste Betty Kourtian ont proposé un programme très original, pour ne pas dire totalement inédit.
Pour commencer, I Bacci de Barbara Strozzi, compositrice italienne du XVIIe siècle dont les œuvres longtemps oubliées sont remises au goût du jour. Pour terminer, un bouleversant Stabat Mater signé de la compositrice libanaise Violaine Prince. Une pièce au langage musical qui vient du cœur, parle au cœur et se situe entre la parfaite écriture occidentale et les réminiscences de la messe maronite. Les deux chanteuses dont les voix se mêlent et s’entrecroisent dans une belle homogénéité ont bouleversé le public qui en a redemandé.
Dans l’intervalle de ces deux œuvres puissantes, un florilège de lieder d’Alma Mahler et de Fanny Mendelssohn ainsi que des mélodies de Nadia Boulanger et Cécile Chaminade, des compositrices couvrant la période du milieu du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle. Impressionnante de puissance et de justesse, Lara Jokhadar a allié rigueur et sensibilité, faisant preuve d’une projection idéale de la voix. Natasha Nassar, dont les graves chatoyants submergent d’émotion, a ciselé un chant élégant et charnu. Toutes deux irradiaient la joie de chanter, ensemble ou séparément.
Betty Kourtian quant à elle s’est montrée aussi convaincante en accompagnatrice dont le jeu subtil soutient les chanteuses qu’en soliste. Elle s’est affirmée comme une très bonne concertiste et a porté avec brio la musique très intéressante (une véritable découverte !) de la jeune compositrice libanaise Mathilde Hage.
Souhaitons longue vie à Beit Tabaris qui foisonne de projets et qui, avec l’aide précieuse de l’Institut français, de Nayla Jacques Saadé et de Férial Assha (en mémoire de son frère Khalil), s’installe dans le paysage musical libanais comme un espace de formation et d’expression dédié à la jeunesse.

