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Lifestyle - La carte du tendre

« J’ai laissé mon cœur à l’Alcazar »

« J’ai laissé mon cœur à l’Alcazar »

Un maître d’hôtel en conversation avec un barman et son assistant. Années 1960, hôtel Alcazar, Beyrouth. Photo collection Camille Tarazi

Camille Tarazi prépare en ce moment un livre sur l’hôtel Alcazar, qui appartenait à sa famille. L’Alcazar, qui se situait à Minet el-Hosn, figure sur bon nombre de cartes postales de l’époque. Des balcons des 80 chambres, on avait une vue sensationnelle sur le petit port de pêche, toute la façade nord de Beyrouth et, à l’horizon, le Mont-Liban. Dans ce même « quartier des grands hôtels », on trouvait aussi le Saint-Georges, l’Excelsior, le Palm Beach, le Phoenicia, le Holiday Inn et, un peu plus loin, le Normandy. L’Alcazar est mort foudroyé à 16 ans : on n’imagine pas comme l’âge d’or de l’hôtellerie libanaise ne se résume, en gros, qu’à quelques instants avant le cataclysme.

L’hôtel a été fondé il y a 63 ans par Émile, le grand-père de Camille, et Alfred Tarazi. Les deux frères représentaient la troisième génération de propriétaires de « Maison Tarazi », spécialisée dans l’artisanat levantin depuis 1862 ; Camille en est la cinquième. Avant de rentrer au Liban, les frères Tarazi géraient des magasins et des hôtels au Maroc où ils s’étaient installés au début des années 1930. En 1954, Beyrouth est en train de devenir une destination touristique de premier plan : Émile achète le terrain du futur Alcazar pour 235 000 livres. L’inauguration a lieu en octobre 1959. Classé catégorie « de luxe B », l’hôtel ne dispose pas de piscine, les visiteurs allant au Saint-Georges ou plus tard au Phoenicia pour nager.

L’Alcazar était doté à ses débuts d’une boîte de nuit, Al-Bahia, gérée par un personnage haut en couleur, Grégor Kélékian dit « le Monocole », mais l’entreprise n’a pas fait long feu. Le local a été ensuite repris par le Bobino, un cabaret où devaient débuter les célèbres compères du Théâtre de Dix Heures, le 13 avril 1962. L’hôtel accueillera de nombreuses stars et même des tournages de films, y compris dans le magasin Tarazi logé au rez-de-chaussée.

Camille, né en 1974, n’a de l’Alcazar que des réminiscences furtives datant des années 1980, période durant laquelle l’hôtel a été transformé en atelier pour l’entreprise familiale. Il n’a réellement découvert ce qui restait de l’hôtel qu’en 1997 : à cette époque, il était étudiant à l’Alba et devait reconstituer la maquette de l’Alcazar. Il en a profité pour récupérer un tas de trésors : du linge, des couverts, des assiettes, des verres, des morceaux de papier peint, des documents administratifs, le livre d’or, le répertoire avec un impact de balle… et des photos, dont celle-ci.

Elle me fait penser à nous, cette image. Ce rectangle de papier abîmé est une relique poignante de ce que nous fûmes. Nous fûmes élégants : voici un maître d’hôtel, veste et cravate noire sur chemise immaculée, pantalon rayé, cheveux gominés avec raie sur le côté, visage rasé de frais, tout cela sent le soin porté à soi par respect pour les autres. Avec le barman (cravate) et son assistant (nœud papillon) tout de blanc vêtus comme des officiels de la République, ils ont un échange discret, pour la photo. Le maître d’hôtel écrase une cigarette : autres temps, autres mœurs.

Nous fûmes sobres, dénués du clinquant des nouveaux riches, à l’image de ce bar et de ces tabourets, de ces quelques bouteilles classiques – pas besoin d’en faire des tonnes –, de ces lampions au plafond. Nous fûmes capables de fantaisie tout de même, comme sur ce papier peint anthracite où des caravelles rouge et or flottent sur des mers bleu gris, à la conquête de terres inconnues et fantasmagoriques.

Camille a sauvé ce qu’il a pu, se métamorphosant en archéologue et archiviste. Et il a fini par retrouver le maître d’hôtel de cette photo, pas plus tard qu’il y a quelques mois. Georges Chebli, c’est son nom, l’aura longtemps attendu : il a 96 ans aujourd’hui et se souvient parfaitement bien de son parcours dans le secteur hôtelier libanais, dont il a connu l’essor, l’apogée et le déclin. Forcément, cela tient en une seule vie.

Vue de l’Alcazar sur Minet el-Hosn. Photo collection Camille Tarazi

Chez Guidon, tout est bon !

Georges Chebli est né en avril 1926, au sein d’une fratrie nombreuse. Avec la Seconde Guerre mondiale, les difficultés, le rationnement, Georges doit commencer à travailler très tôt, à seize ans. Il entre en 1942 au Saint-Georges comme simple commis de restaurant, et y fait un bout de chemin, avant de rejoindre en 1948 l’hôtel Ambassador de Bhamdoun, en tant que premier maître d’hôtel. Six ans plus tard, retour au Saint-Georges, mais cette fois-ci dans le Yacht et Motor Club (SGYMC) de Michel Nader, où il prend en charge le restaurant du célèbre club nautique. Lorsque le projet de l’hôtel Alcazar se met en place au courant de l’année 1959, le futur directeur général de celui-ci, Maurice Doumani, un transfuge du Bristol, recrute Chebli comme directeur du restaurant et premier maître d’hôtel.

Sous l’impulsion de Doumani et de Chebli, l’Alcazar se fera un nom dans un domaine révolutionnaire pour l’époque : le catering. À son apogée, il sera capable d’organiser des banquets de plusieurs centaines de convives dans des lieux aussi prestigieux que le palais de Beiteddine (pour la visite du futur roi Albert II de Belgique) ou le palais Feghali (réception en l’honneur du roi Mohammad V du Maroc). Chebli y restera jusqu’en 1969, avant de le quitter pour le poste de directeur général des iconiques Mövenpick et Wimpy au Liban : « J’ai laissé mon cœur à l’Alcazar », dit-il aujourd’hui avec nostalgie.

Le samedi 6 décembre 1975, plus connu sous le nom de « samedi noir », est aussi le dernier jour de vie de l’Alcazar. Les combats s’étendent brutalement au quartier : les clients quittent précipitamment sans même régler la note. Il n’en reste que six, qui se réfugient dans le sous-sol avec le personnel. À deux heures du matin, les Mourabitoun débarquent dans une nuée de projectiles et font évacuer l’hôtel. Celui-ci n’ouvrira plus jamais. En 1999, il sera finalement vendu à la HSBC, qui avait financé sa construction et y était locataire depuis le début. Aujourd’hui, l’immeuble de l’Alcazar, témoin d’une tragédie sans fin qui passe par l’attentat contre Rafic Hariri et le 4 août, a été repris par une banque libanaise. Mais alors que la mer arrivait jadis jusqu’au pied de l’hôtel (il suffisait de traverser une route étroite pour y accéder), elle est aujourd’hui bien loin, monopolisée par des intérêts privés.

Et Chebli dans tout ça ? Entre 1988 et 2002, il participera au parcours chaotique d’un centre situé à Broummana, une fin de carrière décidément à l’image du déclin du pays. Georges Chebli est aujourd’hui installé à l’hôtel du même nom qu’il a créé à Bhersaf.

Avant de conclure, l’ancien maître d’hôtel rend hommage, devant Camille, aux Français. « C’est à eux, dit-il, que nous devons notre savoir-faire dans l’hôtellerie et la restauration. Quand Beyrouth était la capitale du Levant, ils ont formé une génération de Libanais qui a été à l’origine du succès de notre pays. » 80 ans plus tard, il se souvient encore de la bonne cuisine française à l’époque où il était commis au Saint-Georges : « Avec mes amis, chaque fois que nous encaissions notre salaire de 120 livres, nous nous précipitions chez Guidon, un restaurant tenu par un Français au-dessus de Lucullus, en face du Normandy. Son slogan était : “Chez Guidon, tout est bon!” Il servait une succulente bouillabaisse à 10 livres, et nous partagions une bouteille de vin. C’était simple comme le bonheur! »

J’ai retrouvé Léon Guidon dans mes archives : il est parti avec les Français, en 1946. Un nouveau chapitre s’ouvrait, qui serait tout aussi furtif… Ainsi va la vie au Liban, finalement.

Auteur d’« Avant d’oublier » (Les Éditions L’Orient-Le Jour), Georges Boustany vous emmène toutes les deux semaines, à travers une photographie d’époque, visiter le Liban du siècle dernier. L’ouvrage est disponible mondialement sur www.BuyLebanese.com et au Liban au numéro (WhatsApp) +9613685968.

Camille Tarazi prépare en ce moment un livre sur l’hôtel Alcazar, qui appartenait à sa famille. L’Alcazar, qui se situait à Minet el-Hosn, figure sur bon nombre de cartes postales de l’époque. Des balcons des 80 chambres, on avait une vue sensationnelle sur le petit port de pêche, toute la façade nord de Beyrouth et, à l’horizon, le Mont-Liban. Dans ce même « quartier des...
commentaires (3)

Il y a 63 ans... certains... avaient16 ans et Bayrout était le bijoux qu'on découvrait d'un angle différent à chaque visite de notre village. De même pour Tripoli, Saida, Sour, Baalbeck, Aley, Jezzine,, Bois de Boulogn, etc. etc. etc... On ne réalisait pas trop qu'on vivait dans un coffret contenant un trésor plusieurs fois millénaire qui se rajeunissait constament et brillait superbement grâce aux interventions de tout ces acteurs tel que les Tarazi... Merci Mr. Boustany de nous raconter ce trésor.....

Wlek Sanferlou

18 h 16, le 18 octobre 2022

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Commentaires (3)

  • Il y a 63 ans... certains... avaient16 ans et Bayrout était le bijoux qu'on découvrait d'un angle différent à chaque visite de notre village. De même pour Tripoli, Saida, Sour, Baalbeck, Aley, Jezzine,, Bois de Boulogn, etc. etc. etc... On ne réalisait pas trop qu'on vivait dans un coffret contenant un trésor plusieurs fois millénaire qui se rajeunissait constament et brillait superbement grâce aux interventions de tout ces acteurs tel que les Tarazi... Merci Mr. Boustany de nous raconter ce trésor.....

    Wlek Sanferlou

    18 h 16, le 18 octobre 2022

  • Croyez le ou non, ayant été copropriétaire du Caracas à Rauche', de 1996 à 2002, et ayant assisté au "second souffle " de mon très cher Beirut, mes souvenirs bien secrets affluent, constamment. Il est important, parlant des grands maîtres d'hôtels du Liban, de mentionner le nommé Dawoud , surnommé Tony, qui parlait 4 langues, dont l'italien et l'espagnol. Une petite note quant même, Dawoud avait été moine à la frerie Trappiste à Jérusalem(!!!), avant de nous rejoindre, après un long parcours dans le secteur hospitalier, qu'il avait commencé à l'hôtel Riviera dans les 60. Que de souvenirs avec ce personnage iconique, décédé il y a quelques années à l'âge de 68, et qui disait "aujourd'hui personne ne sait plus rien comment servir, je me sens grand père d'une nouvelle génération de d'imbéciles "...

    Raed Habib

    10 h 50, le 16 octobre 2022

  • Merci mr Boustany: encore une fois une photo, une histoire, un peu de melancolie. J’aime beaucoup!

    Madi- Skaff josyan

    09 h 05, le 15 octobre 2022

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