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Culture - Cimaises

Sur les voies interstellaires de Vanessa Gemayel

Sa « Ville rouge et ses nuits en dentelle » sont accrochées à la galerie Agial jusqu’à fin octobre. L’artiste colorie les rues maussades et les immeubles ternes et diffuse une lumière chaude et régénératrice sur ses toiles.

Sur les voies interstellaires de Vanessa Gemayel

Vanessa Gemayel, « Je fais trois pas, la route n’est plus », acrylique sur toile, 60 x 60 cm, 2021. Photo DR

La course folle de Vanessa Gemayel se poursuit à travers les ruelles et les bâtiments d’une ville qui ne peut être que Beyrouth, même si elle ne l’énonce pas d’emblée. Elle entraîne le regard du visiteur de la galerie Agial – où sont exposées les toiles de l’artiste jusqu’à fin octobre – vers des immeubles aux fenêtres béantes, sortes de paires d’yeux horrifiés, debout ou tanguant sous des ondes telluriques intangibles, invisibles. L’œil est également capté par ces routes en bitume noir inachevées, revêtant par instants des teintes rosâtres qui serpentent sur la toile, interrompues parfois par une lune affûtée comme une faux. Sous des ciels évoquant la nuit scintillante d’étoiles de Van Gogh, ou celle du poème Le lanceur de dés de Mahmoud Darwich, la ville apparaît lumineuse, alors qu’elle vit ses heures les plus sombres, silencieuse et habitée seulement par des monstres avides de sang. On la voit rougeoyante alors que la grisaille maussade se décline en une multitude d’émotions ternes, sans couleur. C’est que cette « ville rouge avec ses nuits en dentelle », telle que la décrit Gemayel, se plie et se courbe depuis des années sous une chape de violence et de terreur. Elle poursuit sa chute à l’infini à une telle rapidité que rien ne l’arrête. S’est-elle noyée dans des crachats de haine ? Dans son propre miasme, à jamais ? Ou, comme le dit Darwich parlant de la Palestine, est-elle devenue cette ville « tombée un jour des cartes du monde » ?

Vanessa Gemayel a trouvé sa voie dans les couleurs chatoyantes. Photo DR

Myriade de couleurs

Le regard du visiteur se perd tantôt dans une averse de couleurs fortes, tantôt sous une pluie de poissons volants empruntant la Voie lactée et fuyant la mer tumultueuse. Probablement pour fuir un port blessé à mort où ils avaient trouvé refuge ? « Je ne peux m’arrêter de peindre Beyrouth en couleur même si je suis désespérée et que mon cœur est noir. J’essaie de transformer la déliquescence en régénérescence », reconnaît finalement Vanessa Gemayel, qui en est à sa cinquième exposition individuelle. Une de ses œuvres apparaît dans la collection J-D Jacquemond au musée Anatole Jakovsky à Nice, alors qu’une autre s’est affichée à la Biennale de Lyon en 2011. Elle a même écrit un texte publié dans l’ouvrage Le Cirque, illustré par les dessins de Dominique le Tricoteur. Depuis son immersion dans la peinture, l’artiste dit avoir changé à plusieurs reprises sa manière de s’exprimer. « Aujourd’hui, mes œuvres sont plus authentiques et me ressemblent plus. » Ni uniquement naïf ni uniquement expressionniste, l’artiste a retrouvé son style propre. « Dans cette exposition, le galeriste Saleh Barakat m’a conseillé d’épurer plus mes couleurs. C’est ce que j’ai fait. Ces œuvres me font du bien et je voudrais qu’elles en fassent tout autant à l’autre ainsi qu’à l’autre Beyrouth, non la sanglante mais la sensuelle en dentelle », dit-elle, son inséparable casque audio autour du cou. L’art n’est pas une évasion pour elle mais sa seule arme pour faire face à la laideur, la morosité et la haine. « Une bonne arme », glisse-t-elle dans un sourire.

Vanessa Gemayel, « Les Mille et Une Nuits », acrylique sur toile, 70 x 70 cm, 2021. Photo DR

Comme une musique intérieure

Son univers est cousu de musique, de peinture et de poésie aux mille myriades de teintes et d’harmonies. Lorsqu’elle écrit des poèmes ou qu’elle mixe sa musique en DJ professionnelle, elle transforme toutes ses notes et tous ses vers en touches de couleur. « J’insiste encore sur les couleurs car ce sont elles qui élèvent l’homme et le tendent vers le haut, assure Gemayel. De ces teintes-là jaillit une lumière transcendante. » Au flot de teintes, parfois chaotiques, l’artiste oppose une structuration, une symétrie des lignes. « La composition de la toile naît à partir d’une couleur, puis deux, puis trois, et lorsqu’elles commencent à dialoguer l’une avec l’autre et à se répondre, la composition prend forme. » En couches grasses, non polies, souvent saccadées ou hachurées, la couleur naît au creux d’un geste nerveux et dynamique. L’esprit semble tourbillonner et divaguer, pour exécuter des spirales, des cercles qui se retrouvent ou se séparent à loisir. Si nettoyer Beyrouth de ses impuretés s’avère être une mission quasi impossible, alors pourquoi ne pas la nettoyer avec des couleurs et dans un monde utopique, en marge du réel ?

Vanessa Gemayel s’implique dans sa toile. Si elle la vit en musique, en couleur, le noir y joue néanmoins un rôle régulateur. Et les chansons se glissent subrepticement dans les toiles, ici elles s’inspirent des paroles de Viens j’t’emmène au vent de Louise Attaque, ailleurs de celles de Lhasa de Sela où l’on retrouve dans sa Marée haute cette route qui s’interrompt dans la toile : « La route est noire à perte de vue, je fais trois pas, la route n’est plus. » Mais l’artiste s’inspire aussi des poèmes de Darwich ou de la prose des Mille et Une Nuits et bien sûr des grands peintres comme Van Gogh et sa Nuit étoilée ou encore d’Hokusai et sa Grande Vague.Vanessa Gemayel considère que l’art poursuit sa chute libre depuis Andy Warhol. C’est pourquoi elle aime à parsemer ses œuvres de petits repères, sortes de pépites d’or, en hommage aux immenses artistes précurseurs.

Aujourd’hui, elle se dit prête à préparer un autre travail. « Ça y est, dit-elle, j’ai déjà posé une couleur verte sur la toile blanche. Voyons où ça va me mener. » Encore une route à prendre par une artiste qui semble avoir trouvé... sa voie.

La course folle de Vanessa Gemayel se poursuit à travers les ruelles et les bâtiments d’une ville qui ne peut être que Beyrouth, même si elle ne l’énonce pas d’emblée. Elle entraîne le regard du visiteur de la galerie Agial – où sont exposées les toiles de l’artiste jusqu’à fin octobre – vers des immeubles aux fenêtres béantes, sortes de paires d’yeux horrifiés,...
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