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Culture - Exposition

Lorsque Rim el-Jundi se met à nu... avec des perles

Toute une vie. Celle d’une femme, d’une Libanaise prise dans les rets du temps dans un pays devenu progressivement une prison à ciel ouvert. C’est ce que semble raconter l’accrochage des peintures récentes de cette artiste chez Agial.

Lorsque Rim el-Jundi se met à nu... avec des perles

« Le Baiser », une toile qui raconte une histoire d’amour en temps de guerre au Liban. Photo DR

D’un baiser échangé par des amoureux à une vue panoramique d’une Beyrouth grise, sans espoir, sur laquelle veillent néanmoins sept archanges emperlés et hauts en couleur… C’est une exposition narrative que présente Rim el-Jundi à la galerie Agial. Intitulée « Time », elle relate la vie de l’artiste au fil des jours, au fil du temps, des souvenirs et de la mémoire, mais surtout au fil de l’attente… Dans un pays lui-même réduit à un état de latence en continu…

L’accrochage s’ouvre au rez-de-chaussée de la galerie rue Abdel Aziz, sur quelques toiles qui semblent dérouler des images tirées de l’album familial. On y découvre l’artiste avec ses êtres chers : son mari, leur fils, ses amies, des membres de sa famille… Mais également en solo : assise sur son balcon, attelée à coudre à la machine, allongée dans son lit ou encore recroquevillée devant la penderie large ouverte où sont accrochés les costumes de son fils parti à l’étranger.

C’est d’ailleurs la pesante absence de ce dernier sur son cœur de mère qui est à l’origine de cette dernière série de peintures réalisées entre 2018 et début 2021. Un manque qui l’a portée à envisager le temps qui la sépare de leurs retrouvailles comme une prison. Et à se mettre elle-même dans la peau d’une prisonnière égrenant les heures, les jours et les saisons en s’adonnant à l’une des rares activités permises aux détenues libanaises, à savoir le travail manuel d’enfilage de perles… Qu’elle a ainsi introduit dans ses toiles à l’acrylique, en une symbolique évidente !

La Beyrouth de Rim el-Jundi, entre grisaille et archanges... Photo DR

Autoportraits en fragilité

Des perles qui mettent en relief les reproductions d’enluminures anciennes, les portraits d’hommes en tarbouche ou encore les figures iconographiques d’anges et d’archanges qui hantent son travail pictural depuis quelques années… Et que l’on retrouve, donc, dans cette dernière cuvée de peintures, dont elle est le personnage central. Des autoportraits aux couleurs sourdes et à la mélancolie diffuse, dans lesquels Rim el-Jundi se met en scène dans des situations où le réalisme le plus cru se métisse d’onirisme. Des autoportraits accompagnés, d’autres fois, de simples saynètes tracées en filigrane à l’arrière-plan qui semblent apporter un complément d’information au propos central du tableau. C’est le cas par exemple de la toile du Baiser, l’une des pièces majeures de cet accrochage et qui résume, au moyen de sketches éparpillés autour des figures d’un couple s’embrassant (le sien en l’occurrence), les différentes étapes d’une histoire d’amour en temps de guerre au Liban.

S’il est vrai que cette peintre s’inspire beaucoup des photos nostalgiques du passé – celles qui racontent sa vie comme celles de ses aïeux dont elle insère souvent les figures, en médaillon ou façon arbre généalogique, dans ses toiles –,

sa peinture va plus loin qu’une simple reconstitution picturale de clichés jaunis. En témoigne la série d’autoportraits en totale nudité qui forme la seconde section de l’exposition et dans laquelle elle dévoile, à travers des scènes surréalistes et que l’on dirait issues de ses songes, plus que son corps, ses pensées, peurs, obsessions et fragilités intérieures.

Des nus dévoilant, plus que le corps, les pensées, peurs, obsessions et fragilités intérieures de l’artiste. Photo DR

S’échiner à dompter le temps...

À ses débuts, la peinture de Rim el-Jundi était violente, tumultueuse et spontanée. Avec l’âge, son pinceau s’est calmé progressivement. « Cela s’est fait notamment grâce à la répétition de motifs que j’ai introduits dans mes toiles à l’époque de ma maladie, confie-t-elle. Je subissais un traitement et dans mon tumulte intérieur, je cherchais un certain réconfort dans la répétition des choses et dans l’ordre qui en découle. » Près de trente ans plus tard, et une guérison à la clé, la voici qui intègre des perles dans ses peintures.

« Lorsque j’ai commencé à broder des perles sur mes toiles, je n’en discernais pas la portée analytique », affirme l’artiste. « Je ne voulais certainement pas “décorer” ma peinture avec des perles, ni en faire des intrus. Je voulais plutôt qu’elles deviennent une surface, une couleur, une texture et une nécessité dans la composition de l’œuvre », poursuit-elle.

C’est en passant des heures courbée sur la toile, à s’écorcher les doigts pour y coudre une perle après l’autre, lentement, méthodiquement, que Rim el-Jundi découvre le sens de ce mouvement mécanique auquel elle s’adonne comme une punition, pour dompter son impatience. « J’ai réalisé que je faisais, en fait, un exercice en lien avec la lignée des femmes de ma famille qui m’ont précédée et qui ont passé leur vie à broder, tricoter et coudre des perles pour endurer le passage du temps », dit-elle.

Une situation d’attente qui, dans un pays lui-même perpétuellement en attente, de la fin de la guerre, de la fin des crises, de la fin des corrompus… ne pouvait que la rattraper. Comme un malheureux héritage « qui fait de moi une survivante, ainsi qu’une vaincue », murmure cette peintre devenue aussi brodeuse pour contraindre le temps à mettre fin à son si lent écoulement…

« Time » de Rim el-Jundi, jusqu’au 14 août à la galerie Agial, rue Abdel Aziz, Hamra.


D’un baiser échangé par des amoureux à une vue panoramique d’une Beyrouth grise, sans espoir, sur laquelle veillent néanmoins sept archanges emperlés et hauts en couleur… C’est une exposition narrative que présente Rim el-Jundi à la galerie Agial. Intitulée « Time », elle relate la vie de l’artiste au fil des jours, au fil du temps, des souvenirs et de la mémoire,...

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