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Portrait

Pour Rima Samman, « l’amour se porte autour du cou »

L’exil, le temps qui passe, le désir de marquer son empreinte sur l’histoire familiale sont les trois éléments qui ont déclenché le projet du livre de photos de cette cinéaste et artiste plasticienne qui vit en France depuis 1984.

Pour Rima Samman, « l’amour se porte autour du cou »

Rima Samman, « L’amour se porte autour du cou », une photo de la série qui sera exposée par la Galerie 127 dans le cadre de Paris Photo. Photo DR

Cela fait six ans qu’à chacun de ses séjours au Liban, Rima Samman se plonge dans les albums de famille pour y puiser des portraits de ses aïeux, grands-parents, parents, frères, tantes, oncles et cousins… Tous, aujourd’hui, sont soit disparus, soit éparpillés aux quatre coins de la planète. Au moyen de ces images ressorties des années 1930 à 1970, qu’elle rapporte avec elle en France, cette « expatriée » tisse un singulier travail de mémoire. En les scannant, les retravaillant, avec des aplats de peinture, des hachures de couleurs, ajoutant parfois une moustache au visage d’une grand-mère « maîtresse femme », coloriant en rose le tarbouche d’un très sérieux grand-père, elle détourne la solennité des poses et des faciès pour réinventer, sur une note gaie et colorée – qui n’est pas sans rappeler l’univers des opérettes et des films égyptiens dont elle était friande, enfant –, toute une mythologie familiale.

À travers ses ludiques interventions sur des clichés en noir et blanc, la cinéaste cinquantenaire tente de renouer le lien – distendu par près de 4 décennies d’exil – avec son pays, son identité, sa filiation.

« Petite, j’adorais contempler les anciennes photos de famille. Aujourd’hui, cette marotte m’est revenue, enrobée d’un désir nostalgique d’y repérer les signes avant-coureurs de l’éclatement de notre famille, dont les membres sont dispersés depuis la guerre libanaise. J’ai un frère qui vit à San Francisco, un autre à Dallas, mes parents sont au Liban. Et c’est très difficile désormais d’être réunis ensemble au même endroit », confie à L’OLJ l’artiste qui a rassemblé une soixantaine de ses clichés retravaillés dans un livre d’images intitulé L’amour se porte autour du cou, récemment paru aux éditions Filigranes.

Un ouvrage qui s’est en quelque sorte imposé à elle. « Je ne l’avais pas planifié. Il s’est construit au fil des questionnements que ces photos que je (re)découvrais ont soulevés en moi », révèle Rima Samman.

Une couverture qui annonce la couleur de l’ouvrage de Rima Samman. Photo DR

Ce legs familial comme un ogre

« On hérite tous d’une histoire qu’on n’a pas choisie, mais qui nous construit. Comment se la réapproprier ? Comment laisser son empreinte sur cette histoire familiale qui nous a été léguée, et dans laquelle nous ne sommes au final qu’un maillon de transmission ? Comment la réinventer sans la trahir ? »

interroge-t-elle en déroulant, entre les pages de ce livre à la reliure cartonnée, sa galerie personnelle de visages aux sourires suspendus.

Ce legs qu’elle a ainsi refaçonné à sa manière, en fantasmagorie familiale joyeuse et décalée, a inspiré à Sylvain Prudhomme un beau texte d’introduction. « De toute une existence vécue, le roman familial, tel un ogre qui dévore et engloutit (…), ne conserve qu’une poignée d’anecdotes, ne retient que deux ou trois instants de gloire ou de déconfiture », observe, pertinemment, l’auteur français, lauréat du prix Femina 2019 pour son roman Par les routes. Emprunté à la première phrase d’une chanson de Peau d’âne de Jacques Demy, l’intitulé de l’album de Rima Samman L’amour se porte autour du cou évoque, dit-elle, « à la fois quelque chose qui vous enchaîne et quelque chose de léger qui définit, à mes yeux, la thématique familiale ». Sans doute aussi sa nostalgie. Laquelle, sous le kitsch et la vivacité des couleurs, semble avoir rattrapé cette artiste pluridisciplinaire qui avait quitté le Liban en pleine guerre, au milieu des années 80, « à la recherche de nourritures intellectuelles, d’ouverture d’horizon et d’une plus grande liberté ». Avec, dans sa poche, une seule et unique photo, un cliché polaroïd de son petit ami à la plage, la jeune fille rebelle, qui ne voulait être ni médecin ni architecte comme tous les Libanais de sa génération, avait alors choisi la France pour y faire des études d’orthoptie. Trois ans de spécialisation que cette « avide de connaissance » avait poursuivie par un cursus de sociolinguistique arabe à la Nouvelle Sorbonne avant que le virus du 7e art ne la rattrape. Elle y entrera, sur la pointe des pieds, en totale autodidacte, au cours des années 1990, grâce à Ziad Doueiri qui lui confie le sous-titrage ainsi qu’un petit poste dans la post-production de West Beirut. « C’est grâce à mon travail sur ce film que j’ai pu, par la suite, travailler en tant que stagiaire assistante-réalisateur sur le film L’humanité de Bruno Dumont qui a décroché le grand prix du jury à Cannes en 1999. Et c’est à partir de là que le cinéma s’est ancré dans ma vie et que je me suis lancée, la même année, dans l’écriture, la réalisation et même la production de mon tout premier court-métrage, Laban wa Achta (Crème et crémaillère), avec le soutien du CNC (Centre national du cinéma) et le financement du GREC (Groupe de recherches et d’essais cinématographiques). » Un tout premier opus, tourné à Tripoli, et déjà habité par des membres de sa famille…

Une photo tirée de la série « L’amour se porte autour du cou » de Rima Samman. Photo DR

« L’art parle de ce qui nous manque »

Car presque toutes les histoires de Rima Samman évoluent autour de la cellule familiale. « La famille, l’enfance et le couple sont les thèmes récurrents de mes films », confie l’auteure-réalisatrice, et parfois même actrice, qui ne manque jamais d’introduire la figure d’une tante bien-aimée par-ci, d’un cousin par-là, dans ses courts et moyens métrages de fiction ou d’art et d’essai. Une filmographie souvent préachetée par France 3 et Arte et diffusée sur ces chaînes françaises ou dans les festivals et les musées, à l’instar de Venise n’est pas Mexico en 2009, d’Hier encore en 2005, ou encore de Carla pour lequel elle a également obtenu le prix d’interprétation féminine au Festival Paris Tout Court en 2001.

« Dans l’art, on ne parle généralement pas de ce qu’on a, mais de ce qui nous manque », assure Samman. « Sauf que pour ma part, j’ai une tournure d’esprit qui fait qu’à chaque fois que j’évoque des sujets qui me travaillent, qui ne sont pas forcément gais, je les transforme en une expression artistique toujours décalée, amusante et joyeuse. C’est la force de vie qui reprend le dessus », conclut cette Libano-Française qui, grâce à son album familial, a redécouvert son attachement à ses racines. D’ailleurs, elle prépare en ce moment son tout premier long métrage de fiction intitulé Tout sur mon père. Encore un retour vers le passé pour celle qui affirme ne pas se sentir « assez légitime pour s’attaquer dans ses films à ce que subit aujourd’hui le Liban ».

Un livre et une exposition

Édité à 800 exemplaires, L’amour se porte autour du cou de Rima Samman, qui comporte aussi 4 tirages de tête, est disponible par achat en ligne auprès des éditions Filigranes. Avec une exemption spéciale des frais de transport pour les acheteurs du Liban.

Après une première exposition en octobre dans le cadre du Festival Photos Portrait(s) de Vichy, Rima Samman est à l’affiche de Paris Photo avec une sélection d’une trentaine d’images tirées de son album de portraits de famille et présentées par la Galerie 127 au centre photographique de Sauroy du 12 au 16 novembre.


Cela fait six ans qu’à chacun de ses séjours au Liban, Rima Samman se plonge dans les albums de famille pour y puiser des portraits de ses aïeux, grands-parents, parents, frères, tantes, oncles et cousins… Tous, aujourd’hui, sont soit disparus, soit éparpillés aux quatre coins de la planète. Au moyen de ces images ressorties des années 1930 à 1970, qu’elle rapporte avec elle...

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