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Culture

Flânerie dans un jardin (de tisserands) sur le Nil...

Exposition

Dans son nouvel accrochage, la galerie Cheriff Tabet présente une sélection, à dominante florale, des fameuses tapisseries égyptiennes produites par les artistes lissiers du Centre d’art Ramsès Wissa Wassef.

Zéna ZALZAL | OLJ
16/09/2019

Lotus, papyrus, cactus, tournesols, épis de blé, bougainvilliers, frangipaniers, dattiers, bananiers et acacias… Les 40 tapisseries exposées, jusqu’au 16 octobre, sur les cimaises de la galerie Cheriff Tabet, évoquent un jardin luxuriant. Un jardin des bords du Nil… Celui-là même où évoluent les artistes tisserands du Ramses Wissa Wassef Art Center. Et dont ils reproduisent dans leurs œuvres, en fils de laine ou de coton, le magnifique foisonnement végétal, floral et chromatique.

Véritable enchantement pour le regard, ces pièces uniques ont toutes été réalisées au cours des deux dernières années, par la trentaine de lissiers de la seconde génération du centre d’art établi dans le village de Harrania (à 6 kilomètres des pyramides de Gizeh). Outre leur indéniable qualité esthétique, leur particularité réside dans le fait qu’elles sont le fruit d’une expérience créative exemplaire initiée au début des années cinquante par l’architecte égyptien Ramsès Wissa Wassef (1911-1974). Ce dernier ayant réussi à faire d’un travail de tissage directement inspiré du terroir et des traditions de l’Égypte ancienne, une véritable institution. Un art à part entière exposé internationalement et, désormais, présent au sein des collections de musées aussi prestigieux que le Metropolitan Museum of Art de New York, le Victoria & Albert et le British Museum de Londres ainsi que le Musée du Quai Branly à Paris, pour n’en citer que les plus importants…

Faire naître l’artiste en chacun

« Produire un art original, inspiré des racines égyptiennes et totalement indépendant de l’enseignement académique occidental », tel est l’objectif que se donne Ramsès Wissa Wassef en fondant, en 1952, le « village artisanal de Harrania ».

Cet architecte et historien de l’art, diplômé des beaux-arts de Paris, avait été frappé, lors de son retour dans son Égypte natale, au milieu des années trente, par la beauté des tours médiévales des vieux quartiers du Caire ainsi que par l’harmonie simple des petits villages égyptiens.

« Ayant observé qu’avant la mécanisation de l’industrie, au cours des périodes où l’artisanat prospérait en Égypte, les artisans apportaient toujours des touches artistiques à leurs productions, il a rêvé de redonner vie à cet esprit de création artistique issu de l’artisanat égyptien », raconte sa fille Suzanne Wissa Wassef, présente à Beyrouth lors du vernissage de l’exposition. « D’autant qu’il était convaincu qu’en tout être sommeille un artiste. Et qu’il suffit, pour l’aider à développer ce don inné, cette énergie créative qu’il a en lui, de l’initier dès son plus jeune âge à une pratique artisanale », poursuit-elle.

Une intime conviction qui sera à l’origine du grand projet de sa vie : la fondation du centre d’art destiné à offrir aux enfants défavorisés une formation artisanale dans des conditions propices à libérer leur créativité.

Ni copies ni dessins préalables…

Le projet démarre en 1950 par l’initiation des habitants de Harrania, « un village démuni où aucun artisanat n’existait préalablement », aux techniques de base du travail manuel : modelage, broderie, tricot… Ce n’est que deux ans plus tard, une fois les rudiments acquis, que l’architecte, que l’on qualifierait aujourd’hui d’entrepreneur social, lance véritablement le Ramses Wissa Wassef Art Center. Il commence par faire construire une première salle dans laquelle il installe plusieurs métiers à tisser et invite tous les intéressés, en particulier les enfants, à s’en servir pour réaliser des compositions issues de leur imagination. La liberté de création est la seule condition qu’il leur pose. Avec trois interdits toutefois : « Pas de copies, pas de dessins préalables et pas d’interventions de la part des adultes. »

L’expérience va aussitôt démontrer les incroyables capacités créatives de ces enfants lesquels, inspirés de leur environnement rural et champêtre, réalisent rapidement des œuvres d’une beauté et d’une compétence technique stupéfiantes.

L’art de la deuxième génération

Aujourd’hui, c’est une seconde génération d’artistes lissiers qui perpétue l’art du tissage au Centre d’art Ramsès Wissa Wassef, sous la férule de Suzanne Wissa Wassef, qui a repris le flambeau paternel. « Évidemment, les tapisseries exécutées par les tisserands actuels sont différentes de celles des années 50, 60 et 70. Les anciennes étaient plus naïves et reproduisaient surtout des scènes du quotidien rural. L’évolution des styles et des thèmes est indéniable. Elle accompagne les changements de vie et d’environnement. Car même si le centre est toujours au sein du même village, ce dernier s’est transformé. Il a perdu son charme rustique et pastoral, avec la construction qui s’accélère de bâtisses bétonnées. Du coup, les artistes, que j’appelle “mes enfants”, s’inspirent plus de l’abondante végétation du grand jardin et des plantations qui entourent notre centre. Et cela donne des compositions largement florales et certainement plus sophistiquées qu’avant, mais toujours réalisées avec une fantaisie et une singularité propre à chacun. » La responsable signale que les techniques du travail restent inchangées, ainsi que les teintures utilisées. « Elles sont issues de plantes employées depuis le IVe siècle comme la garance (pour le rouge), l’indigo (bleu) et le réséda (jaune). » Sans oublier les règles de liberté et de spontanéité créatives édictées par le fondateur qui restent toujours en vigueur. Et qui donnent à ce travail artisanal toute sa magie artistique.

Galerie Cheriff Tabet

« Tapestries from Egypt. Flowers from the Nile », jusqu’au 16 octobre.

D. Beirut, route maritime, Bourj Hammoud.



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Atalante fugitive

Ces tapisseries ont perdu l'enchantement naif de leur genèse, elles se reduisent à present à des savoir-faire sans âme.

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