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Culture

Milo Rau à la barre du tribunal du fictif

Événement

Zoukak Sidewalks organise du 1er au 11 novembre une série de films, de performances et un débat avec l’artiste suisse Milo Rau.


08/11/2018

Le journaliste, metteur en scène, essayiste et réalisateur de films est né à Berne en 1977. Obsédé par la question de la violence dans la société, il a voulu la mettre en scène à travers des procès et des reconstitutions puissantes. Lors de ces performances, théâtrales ou filmiques, Rau, le provocateur (qui a subi plusieurs censures), convoque de véritables acteurs de la société civile et organise leur confrontation dans des procès fictifs, aux enjeux cependant bien réels. Avec sa société de production International Institute of Political Murder, il crée une plateforme, mélange d’utopie et de réel, et met en scène les contradictions des sociétés. Parmi ses œuvres, une cinquantaine d’écrits et de films et quelques-uns sélectionnés par Zoukak.


« The Moscow Trials », interroger aussi l’art

Dans la Russie du XXIe siècle, l’art moderne et l’Église orthodoxe ont leurs différends. Comme en 2003 et en 2006, quand les curateurs des expositions « Caution! Religion » et « Forbidden Art » furent traînés devant la justice russe, ou en 2012, quand le groupe punk Pussy Riot passa au tribunal après avoir joué illégalement dans une cathédrale orthodoxe. Pour rejouer ces trois procès, Milo Rau parvient à convier juges, avocats, journalistes, artistes, experts et autres représentants des deux camps opposés. En trois jours, dans l’enceinte du musée Sakharov de Moscou, The Moscow Trials illumine les clivages idéologiques qui scindent la société russe, entre conservatisme religieux et libéralisme occidental. Le camp des orthodoxes se fait celui des procureurs, forts d’un antilibéralisme revendiqué face à un art moderne qui insulterait les valeurs fondamentales de la patrie russe. En face, les artistes et leur défense prônent une œuvre politique dénonciatrice de la cléricalisation secrète et progressive du gouvernement russe. L’atmosphère au ton d’abord décalé de ce procès théâtralisé laisse rapidement place aux voix qui s’élèvent dans la tension et l’incompréhension.

The Moscow Trials, tout en interrogeant sur les limites de la représentation artistique, révèle la puissance incontournable de la tradition religieuse en Russie. Si, à travers les interviews de chaque intervenant, les fondamentalistes orthodoxes paraissent d’esprit obtus, le droit au blasphème de l’art moderne est, néanmoins, remis en question. Avant de s’achever, le faux procès est rattrapé par sa réalité. Les autorités russes interviennent, pour provoquer une surprenante unité dans l’adversité : représentants des parties opposées insistent ensemble sur la nécessité de mener The Moscow Trials jusqu’au verdict final. Ce verdict, en acquittant les artistes malgré les protestations des orthodoxes (le jury étant divisé sur une des questions), confirme que ce documentaire a vu le jour pour défendre, avant toute chose, la liberté de l’art moderne plutôt que pour réellement évaluer sa légitimité dans une société traditionaliste.


« The Congo Tribunal », ou comment appuyer là où ça fait mal

Au Congo, entre 1993 et 2013, ont eu lieu des massacres qui ont coûté la vie à plus de six millions de personnes. Aux origines du conflit, l’arrivée sur le territoire congolais de réfugiés hutus après le génocide rwandais.

Au fil des années, le conflit s’embourbe et d’autres facteurs, plus opaques, rentrent en jeu. Dans un pays où le voile n’a pas encore été levé sur certains faits, le réalisateur décide de créer un espace de liberté où différents acteurs pourraient échanger. Pour ce faire, il utilise un procédé qu’il avait déjà utilisé auparavant : le tribunal.

Organisé à Bukavu, capitale de la province du Sud-Kivu, y sont réunis tous les acteurs ayant potentiellement été impliqués dans les évènements. On y retrouve ministres locaux, experts, sociologues, une journaliste et des membres issus de la société civile. Le tout est aiguillé par un juge de la Cour internationale de La Haye qui va, à la manière d’un roman policier, faire défiler les différents protagonistes. Chaque intervention rajoute une couche supplémentaire de complexité. Faisant alterner plan fixe du tribunal et courts instantanés du pays, l’artiste essaye de comprendre en multipliant les points de vue. La facticité du procédé est oubliée et tandis que les gestes s’agitent, les voix se font plus hautes. Par une chaîne d’implications diaboliques, le coupable apparaît : ce sont les puissances occidentales qui, pour pouvoir allègrement exploiter les ressources naturelles de la région, sont de mèche avec le gouvernement congolais.

Ce dernier profite du chaos que sèment les différents groupes armés qui massacrent la population pour venir bénéficier de la situation. À travers le jugement rendu par le tribunal, le réalisateur critique la mondialisation en dénonçant la loi du plus fort. Grande magie de l’art que de pouvoir rétablir artificiellement la justice, même si on l’on pourrait se demander si résoudre vingt ans de troubles en cent minutes ne relèverait pas de l’impossible. Malgré cela, il faut noter que le documentaire a mené à la démission de deux ministres congolais. De plus, il a réussi à sensibiliser le monde aux souffrances silencieuses endurées dans cette partie de la planète.


Dans l’esprit d’un terroriste ultranationaliste

Le 22 juillet 2011, Anders Behring Breivik, 32 ans, commet l’attaque terroriste la plus sanglante en Norvège depuis la Seconde Guerre mondiale, faisant 77 morts et 151 blessés. Un an plus tard, le 17 avril 2012, il prend la parole devant la cour d’Oslo pour répondre de ses crimes.

Le militant extrémiste y tient alors un long discours contre l’immigration, fortement marqué par le conservatisme et le nationalisme le plus rigide.

Milo Rau fait le pari osé de reprendre cette allocution pour le moins polémique, dont la diffusion a été étouffée par la censure des médias et tenue à l’écart du public ces six dernières années. La mise en scène se veut minimaliste : un prétoire composé d’un pupitre et d’une caméra qui projette en temps réel le visage fermé de Sascha Ö. Soydan (l’unique actrice de la pièce) lisant la transcription du discours de Breivik. Et que penser d’un tel discours, sinon qu’il est l’exemple parfait et stéréotypé d’une idéologie fasciste qui monte de manière inquiétante dans les sociétés occidentales actuelles ? « Les enclaves musulmanes en Europe vont croître avec la même agressivité qu’un cancer jusqu’à devenir un jour le pouvoir dominant », lit Sascha Ö. Soydan. Durant plus de 1h30, les phrases-chocs de Breivik, brillamment lues et ponctuées de silences évocateurs par Soydan, engluent la salle qui croit entendre le terroriste lui-même se faisant porte-parole du sentiment de déconstruction culturelle des « natifs chrétiens » européens face aux politiques d’immigration, de la décadence morale et identitaire provoquée par l’arrivée massive d’étrangers, ou encore des théories conspirationnistes qui annoncent la colonisation de l’Europe par l’islam. Se revendiquant à tour de rôle héros national, patriote, martyr, l’islamophobe et assassin Breivik justifie sa barbarie dans un plaidoyer étrangement cohérent, quoique souvent redondant, et dont on entend un peu trop souvent l’écho dans la bouche de certains politiciens d’aujourd’hui.

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