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Irak

À Bassora, le Chatt el-Arab est devenu « un poison, comme Daech »...

Intoxiqués suite à la consommation d’eau salée et polluée, des dizaines de milliers d’Irakiens dénoncent le manque de réaction des autorités locales et demandent des explications au gouvernement.

Des patients se pressent dans les couloirs bondés des urgences de l’hôpital al-Sadr, dans le centre de Bassora, Irak. Photo Sebastian Castelier


En proie à de violentes crampes d’estomac, à des diarrhées et des vomissements à répétition, un groupe d’Irakiens tente en vain d’obtenir une réponse dans les couloirs bondés de l’hôpital al-Sadr, implanté à quelques mètres du fleuve Chatt el-Arab qui scinde la ville de Bassora en deux. « Nous recevons ici jusqu’à 300 patients par jour », déclare Mohammad Rifaat, directeur du service d’urgences de cet hôpital.

« Où sont les médecins ? Qui peut m’aider ? » hurle une femme vêtue de noir. Son fils, tordu de douleur, gît sur une civière, non loin d’une famille endeuillée par le décès d’un proche. Ses appels restent sans réponse. Après de longues minutes d’attente, Youssef Hussein, empoisonné pour la deuxième fois en deux semaines, s’apprête à recevoir une perfusion pour se réhydrater. « J’ai de graves coliques gastriques », explique-t-il. Non loin, Kadmia Wadi, 75 ans, allongée sur un lit, boit difficilement et tente de retrouver ses esprits, assistée de son fils. « Je ressens une douleur intense à l’estomac. Et je souffre également de troubles cardiaques, c’est trop... » s’exclame-t-elle.

Depuis le 12 août, plus de 95 000 patients ont été admis dans l’ensemble des structures hospitalières de la province méridionale côtière. « Je suis manager depuis plus de sept ans et je n’ai jamais vu une telle crise », affirme Mohammad Rifaat. Chaque jour, 2 000 à 4 000 nouveaux cas d’intoxication sont enregistrés, et les centres hospitaliers peinent à contenir l’afflux de patients. Impuissantes, les autorités locales affirment n’avoir aucune preuve scientifique permettant d’expliquer l’escalade.


(Lire aussi : Entre guerres, sécheresse et concurrence régionale, les dix plaies du palmier d'Irak)


Des recherches menées par Chucri el-Hassan, professeur spécialisé en pollution des environnements à l’université de Bassora, révèlent que la salinité de l’eau du Chatt el-Arab est 22 fois supérieure au taux acceptable. Ce même sel qui s’infiltre dans un réseau d’eau potable défaillant et contamine les habitants.

Selon Youssef Hussein, les coupables sont à chercher ailleurs : les usines de traitement des eaux, non équipées pour assainir les eaux salées et polluées. « Boire une seule tasse d’eau m’a soudainement empoisonné ! » affirme Youssef. « Plusieurs usines d’eau illégales sont encore actives à Bassora, mais nous ne pouvons pas toutes les fermer car elles sont nécessaires pour approvisionner les habitants », indique Riad Abdulamir el-Hilfi, patron de la Direction générale de la santé de Bassora.

En réponse à l’épidémie, l’hôpital al-Sadr a doublé les effectifs de son service d’urgences, passant de 12 à 33 médecins. « C’est insuffisant, l’hôpital dans son ensemble a besoin de 1 600 personnels médicaux supplémentaires pour avoir un effectif médical adéquat », déclare Faleh el-Gazgouz, le directeur. S’ajoute au manque de personnel un manque de médicaments disponibles, obligeant de nombreux patients à recourir aux pharmacies privées de la ville pour s’approvisionner.

Pour gérer 13 hôpitaux en service dans le gouvernorat, la Direction de la santé prétend disposer de 1,3 million de dollars par mois, contre 7,6 millions en 2013. « Depuis 2009, 10 hôpitaux supplémentaires sont en construction, mais aucun d’entre eux n’est terminé pour cause de restrictions budgétaires », assure Riad Abdulamir el-Hilfi. « Et nous demandons 165 centres de soins de santé primaires en plus », renchérit-il.


(Lire aussi : A Bassora, l'eau salée et polluée détruit tout sur son passage)


Crainte d’une épidémie de choléra

Les températures, plus clémentes à l’approche de l’automne, constituent le terreau idéal au développement du choléra. « Nous craignons une épidémie, nous prions Dieu de nous aider », soupire M. Hilfi.

Avec une production journalière de 3,5 millions de barils de pétrole, Bassora, plus riche province d’Irak en hydrocarbures, est pourtant délaissée par les autorités centrales. Autrefois surnommée la « Venise du Moyen-Orient » pour ses canaux qui ont inspiré les plans de la ville italienne, Bassora souffre de services publics en déshérence et d’un taux de chômage de 28 % chez les Basraouis de plus de 25 ans ayant au moins un niveau d’éducation secondaire. À cela s’ajoutent les égouts qui déversent une odeur de putréfaction dans le fleuve.

À quelques centaines de mètres de l’hôpital al-Sadr, des manifestants se rassemblent devant le bâtiment du gouvernorat de Bassora, incendié le 4 septembre 2018. « Le Chatt el-Arab est maintenant comme Daech : un poison », clame Abou Oday, 63 ans, un sentiment de colère dans la voix.

* Le journaliste irakien Azhar al-Rubaie a contribué au reportage.



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