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Culture

Paul Tyan : « Ce qui compte le plus pour moi, c’est de réussir à faire rêver »

Interview
04/01/2018

Paul Tyan, musicien et compositeur franco-libanais, a forgé sa propre musique dans un décloisonnement assumé en y incorporant le répertoire classique dans lequel il s'est spécialisé et des influences plus contemporaines. Il a rejoint la liste des présélectionnés aux oscars pour la bande-son du film « Tickling Giants » qu'il a créée.

Quel a été votre premier contact avec la musique ?
J'ai grandi dans une maison baignée par la musique, mais c'est surtout mon frère aîné, guitariste, qui m'a initié à ce monde. Je me souviens de lui, j'avais 10 ou 11 ans à l'époque, jouant des morceaux de Hendrix, des Pink Floyd ou des Beatles dans sa chambre où s'empilaient des vinyles de blues...

Y avait-il, à cette période, des figures musicales qui ont contribué à un certain apprentissage ou qui vous ont influencé ?
Bien que j'ai très vite développé une passion, voire une obsession, pour la musique de Jimi Hendrix, j'écoutais surtout – et c'est le cas jusqu'à présent – de la musique classique, au sens le plus large du terme. La musique populaire avec un grand p, en revanche, a toujours été moins présente dans ma vie. En planchant sur les partitions des génies, Mozart, Beethoven ou Chopin, entre autres, on se rend compte de l'insondable richesse de cet héritage qu'ils nous ont laissé, de leur capacité infinie à pousser les frontières d'une idée et cela nous pousse surtout à garder les pieds sur terre.

Quel a été le morceau, en particulier, qui a provoqué un déclic ?
Il y en a eu deux : Concerto pour piano numéro 23 (du second mouvement) de Mozart et la Symphonie numéro 5 de Mahler. Ces deux compositions m'ont littéralement bouleversé dès la première écoute, comme si j'explorais l'étendue de là où la musique peut emmener.

D'ordinaire, le répertoire classique au sens large du terme intimide le public jeune, chose qui ne s'applique pas à vous. Comment l'expliquez-vous ?
Dans mon cas, j'ai la chance d'avoir une mère très versée dans la musique classique et l'opéra en particulier. Elle m'a inculqué cette sensibilité, contribué à développer ce goût. Cela dit, ce répertoire constitue une source intarissable d'écoles et donc de styles divers, certains plus accessibles que d'autres : par exemple, écouter du Chopin est plus évident que du Moussorgski.

Bien que vous ayez commencé à composer en parallèle de vos études en gestion, et puis de votre travail chez Google à Londres, vous vous êtes consacré plus tard à la musique, après avoir repris vos études. Comment s'est produite la transition ?
Si la musique a toujours été une évidence, en faire un métier l'était moins au moment où j'ai fini l'école. Malheureusement, au Liban, sans doute car nous faisons partie d'une génération qui sort de guerre, on a tendance à nous dire : « Décroche un vrai diplôme et puis fais ce qui te plaît. » J'ai suivi cette démarche, en intégrant une fac d'ingénierie, décrochant un master en gestion de l'École supérieure de commerce de Paris (ESCP) puis, sans pouvoir continuer à nager à contre-courant, la musique s'est progressivement imposée et a pris toute la place.

Que retenez-vous de votre formation à l'École normale supérieure de musique de Paris ?
Cette expérience a tout simplement emmené ma conception de la musique, qui était au départ une passion, vers d'autres dimensions. J'en retiens en particulier deux rencontres marquantes. Celle de Stéphane Delplace, une pointe en écriture et harmonie, avec qui j'ai presque construit une relation de maître à disciple. Et Guillaume Connesson, dont le bagage culturel hallucinant et la connaissance par cœur des partitions de Wagner ont été une immense leçon.

Pourquoi avoir choisi de se spécialiser dans la composition musicale au cinéma ?
C'est venu un peu par accident. Je vivais encore à Beyrouth et je faisais partie d'un groupe de musique, The White Trees, quand Cyril Aris et Mounia Akl m'ont approché pour que je fasse la musique de leur première série, Beirut I Love You. De fil en aiguille, j'y ai pris goût, d'autant plus que composer de la musique au cinéma permet de se renouveler sans cesse en touchant à des styles variés que dicte le film, à chaque fois.

Vous avez composé la musique du film « Tickling Giants » autour du satiriste Bassem Youssef, auquel ont participé de grosses pointures du métier, dont la productrice Monica Hampton (palme d'or pour Fahrenheit 9/11). Parlez-nous de la genèse de ce projet...
Au départ, en voyant la fiche technique du film et toutes les sommités qui y participaient, je n'ai jamais cru qu'on me prendrait. J'ai tout de même envoyé mes démos, où j'ai d'ailleurs joué avec un bras cassé pour la petite histoire. Puis j'ai été pris. C'était un vrai rêve d'enfant, surtout qu'on m'a octroyé une grande liberté artistique sur ce projet et je me suis autorisé à me faire plaisir. C'était important pour moi de pouvoir m'exprimer. Nous avons pu avoir un joueur de oud, Carl Gerges à la batterie, un enregistrement au studio La Frette. C'était fabuleux...

Vous êtes surtout le plus jeune compositeur à être présélectionné aux oscars pour la meilleure musique de film. Que représente pour vous cette distinction ?
C'est un mélange de pleins d'émotions. D'abord, le sentiment de basculer dans l'irréel en lisant mon nom aux côtés de celui de Jonny Greenwood, dont j'admire l'œuvre, ou en écoutant la musique que j'ai travaillée en solitaire tout d'un coup dans les enceintes d'une salle de cinéma, destinée au public. Mais ce qui compte le plus pour moi, au-delà des distinctions, c'est de réussir à faire rêver, de toucher au moins un spectateur.
C'est dans cette optique que je fais ce métier et, plus globalement, c'est cela l'ultime pouvoir de la musique.

Y a-t-il aussi une fierté de représenter le Liban d'une certaine manière ?
Certainement. Mais la réelle fierté, c'est le sentiment d'appartenir à une génération de changement. Je le réalise à chaque fois que je rentre à Beyrouth, en voyant qu'il y a de plus en plus de jeunes curieux intellectuellement avec qui on partage et on s'échange de manière substantielle. Le virage s'opère, ça se sent.

En ce début d'année où le rêve est permis, quel serait votre projet fantasmé ?
C'est un fantasme qui dépasse la définition stricto sensu de mon métier : trouver le calme, éliminer tous les bruits inutiles qui nous distraient sans cesse pour se reconcentrer sur l'essence des choses.

 

http://www.paultyan.com/

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Sarkis Serge Tateossian

Belle découverte pour moi.
Bonne chance a notre compositeur et musicien talentueux, romantique et plein de promesses.

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