Culture

Parce qu’au Liban, il nous faut du blues, du blues, du blues...

État des lieux

Des rives boueuses du Mississippi aux clubs enfumés de Ras Beyrouth, le blues – musique de l'âme, musique du diable, ou musique des hommes – traverse les kilomètres, les âges et les sentiments. Certains ne jurent que par le « raw blues », d'autres avouent à demi-mot préférer Jacques Brel. Cartographie au pays du Cèdre...

20/11/2017

« J'ai soixante-dix ans et si je ne chante pas le blues, je deviens fou. Je ne chante pas pour un prophète, pas non plus pour la gloire ; je chante parce que j'en ai besoin : le blues est une maladie qui me tient en vie ! » Dr Vic, alias Victor, donne le ton quelques minutes avant le concert du Monday Blues Band. Le groupe se produit régulièrement au Blue Note café, antre mythique du jazz, rue Makhoul. Dans la mi-pénombre des lieux, entre les murs garnis de portraits de musiciens de jazz, le chanteur, une personnalité haute en couleur de la scène blues libanaise, définit le genre en termes passionnés : une musique de l'âme qui se joue avec le cœur.

À Beyrouth, ils sont encore une poignée à faire vivre les rythmes venus des champs de coton du sud des États-Unis. Le Monday Blues Band, le Real Deal Blues Band, Nazih Moussallem ou Shady Nashef, ils sont quelque-uns à se partager cette scène vibrante et bien vivante. Il s'agit de formations composées par des musiciens professionnels et amateurs, tous inconditionnels de la note bleue.

« Dirty sounds »

« Le blues et le vin ont beaucoup d'éléments en commun », explique Kamal Badaro, guitariste du Monday Blues Band, en levant son verre, « pour donner du bon fruit, la vigne doit prendre racine sur un terrain graveleux, difficile, sur lequel aucune autre plante ne pousse. Le blues est tout à fait semblable, il prend ses racines dans la souffrance, celle des esclaves américains ». Le blues n'a jamais oublié d'où il venait, et la souffrance reste un de ses thèmes de prédilection. Issa Goraieb, ancien rédacteur en chef et actuel éditorialiste de L'Orient-Le Jour, saxophoniste passionné, précise cependant que « le blues n'est pas forcément l'expression d'une tristesse, on trouve des blues très joyeux, le jam blues par exemple ».

Souffrance et joie, désespoir et espérance, le blues se veut comme l'expression poétique des tréfonds de l'âme humaine, une alternative aux mots pour formuler les heurs et malheurs de la vie. La musique devient alors tour à tour dialogue passionné, cris ou chant d'espoir. Et quand Issa Goraieb pose son saxophone et prend la guitare pour jouer en duo avec Fouad Goraieb, son fils, on écoute avec délectation les cordes se répondre comme deux comédiens se donnant la réplique. Le blues mime la vie et la sublime de ses notes rythmées et il revient à chaque musicien d'interpréter sur son instrument les émotions qu'il souhaite partager. « Vous pouvez jouer un son suave, un ton bourru, une voix éraillée, explique Issa Goraieb. Ces sons ne sont pas académiques, ce ne sont pas ceux qu'on apprend au conservatoire, ces dirty sounds sont des effets techniques que j'aime utiliser selon le morceau pour transmettre une émotion particulière. » Rude et éraillé, le blues n'est pas une symphonie doucereuse, il chante les émotions de vies intenses et éprouvées.

La ligne musicale du blues est simple et aucun des musiciens ne s'en défend. « La première guitare, le chanteur et parfois le saxophone reprennent les complaintes des esclaves », explique Arnaud Oeggerli, batteur occasionnel du MBB quand le titulaire, Ghassan Sakr, est en tournée à l'étranger, « la batterie et la basse imitent le roulement cadencé du train qu'ils entendaient depuis les champs ». Mais dernière cette apparence de facilité se cache une difficulté tout autre. La complexité du blues ne consiste pas dans sa technicité, mais dans tout ce qui l'entoure : ce je-ne-sais-quoi nécessaire à l'expression véritable de l'intériorité. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer Hani Alayli. Le guitariste et fondateur du Real Deal Blues Band semble entièrement possédé par la musique qu'il joue. Son corps se contorsionne, comme si les sonorités provenaient du plus profond de lui-même pour irradier ses veines et passer dans les cordes de sa guitare.

Un blues libanais ?

Les groupes de blues libanais sont peu nombreux, et la plupart des musiciens ne sont plus de prime jeunesse, même si la jeune génération n'est pas absente. Scarlet Mounzer, la talentueuse chanteuse du MBB, a 25 ans et elle le reconnaît en souriant : « Je suis un peu le bébé du groupe. » À Beyrouth, on joue les grands classiques du genre, et rien ne semble indiquer une particularité musicale qui différencierait le blues local de celui d'outre-Atlantique ou du Vieux Continent. Issa Goraieb joue du saxophone dans le Monday BB et dans le Real Deal BB, qui ont chacun leur empreinte musicale. Le Monday BB aime jouer BB King et Eric Clapton, le Real Deal BB se délecte de chanteurs comme Stevie Ray Vaughan. Le premier joue parfois sans chanteur, le second ne se passe jamais du sien, Élie Abi Farah.

Pourtant, à entendre ces musiciens définir le blues comme une musique du cœur née dans la souffrance des esclaves américains, on comprend que cette musique ait trouvé un terreau fertile au Liban, pays éprouvé par la guerre. Les musiciens ne s'en cachent pas : « On ne peut pas nier l'influence de l'histoire récente sur les musiciens de notre génération, soulève Kamal Badaro, nous avons tous été marqués par cette triste période. » La guerre, Scarlet Mounzer ne l'a pas connue. Pour elle, la souffrance est une composante essentielle du blues, mais qui ne doit pas occulter le reste : « Le blues exprime avec force les émotions intenses, quelles qu'elles soient, et on retrouve bien souvent de la joie et l'aspiration à une vie meilleure. »

Plus simplement, le blues libanais est caractérisé par des références communes. Pierre Issa, qui accueillait dans la maison familiale chaque artiste qui toquait à sa porte, ou encore les établissements où se produisent les groupes : Quadrangle, Razz'zz Beyrouth, Salon Beyrouth et bien évidemment le Blue Note, temple du jazz et du blues depuis plus de trente ans. Son propriétaire, Khaled Nazha, garde jalousement la recette du succès depuis toutes ces années. Par ici sont passés de très grands noms : Bobby Radcliff, Sony Fortune, Charles Davis, ou Andrew Hill, et leurs portraits ornent les murs rouges du club.

« Il faut être créatif »

Ni les lamentations ni les cris de joie des bluesmen ne prétendent faire de l'ombre à la scène électro ou à la scène pop de la capitale. Spiro Habash, du Blue Note, le reconnaît : « Le public blues est limité, il s'agit d'une musique de niche. » Pour autant, les concerts font carton plein. La configuration est semblable à chaque fois : une petite scène, légèrement surélevée ou à même le sol, des tables tout autour où les gens dînent ou prennent un verre. Chaque place est réservée à l'avance, pour bien voir les musiciens jouer, mieux vaut arriver tôt ou s'attendre à rester debout. Passionné ou amateur occasionnel, le public est bigarré : jeunes et vieux s'y côtoient, certains connaissent chacun des morceaux, d'autres se rattachent aux hits les plus célèbres.

Reste que le blues beyrouthin semble reconquérir du terrain et les jeunes sont de plus en plus nombreux à venir l'écouter. Issa Goraieb s'en réjouit : « Au début, le public était essentiellement constitué de quadragénaires qui avaient connu le rock dans leur jeunesse. Aujourd'hui, on voit plus de jeunes, des gens qui viennent pour le blues, qui s'intéressent à la musique. » Il n'est ainsi pas rare de voir le public se mettre à danser au rythme de ses mélodies entraînantes entre les tables du Blue Note, du Quadrangle ou du Salon Beyrouth, sans oublier les jams impromptus en plein air à l'occasion de la fête de la Musique ou du Festival de blues de Beyrouth.

Au Blue Note, qui peine aujourd'hui à faire venir comme autrefois des grands noms de la musique, on en est persuadé : l'embellie est pour bientôt. Spiro Habash explique : « Faire venir des artistes des États-Unis ou d'Europe coûte très cher, ce qui nous oblige à demander une contribution aux spectateurs souvent au-delà de ce qu'ils peuvent aujourd'hui se permettre. » Pour autant, le club n'en démord pas, et Khaled Nazha confie partir dès janvier au États-Unis pour rencontrer des artistes. « Il faut être créatif ! On réfléchit à d'autres façons de travailler, notamment sur des collaborations avec des clubs étrangers pour organiser des tournées, en Turquie, en Grèce, à Chypre... Il y a de quoi faire ! » s'exclame Spiro Habasch.

Près d'un siècle après sa naissance, le blues continue de séduire, à des milliers de kilomètres des champs de coton où il a germé. Pour Élie Abi Farah, guitariste et chanteur du Real Deal BB, la raison est simple : « Le blues ne mourra jamais, il ne peut pas mourir. Le blues, c'est l'essence même de notre humanité : il décrit nos peines et nos joies, comment pourrait-il se démoder ? »
Alors, Beyrouth, Still got the blues ?


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