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Culture

Le musée Émile Hannouche, une escale culturelle inédite à Chtaura

Collections

750 mètres carrés sur deux étages, avec plus de 200 œuvres (toiles de peintres libanais, sculptures, antiquités, estampes japonaises), le tout sur un domaine de 35 000 mètres carrés. Rencontre avec le propriétaire et visite guidée.

18/10/2017

Le tronçon de la route internationale arabe de Tarik el-Cham reliant Beyrouth aux frontières syriennes, jouxtant et longeant sa propriété, portera désormais son nom : Émile Hannouche. Juste quelques pas pour être dans son casino-restaurant, aux jardins ombragés, aux pergolas en bois et aux allées avec pelouses dallées.

De cet espace fleuri dominé par les arbres et quelques petites piscines à jets d'eau, a surgi aujourd'hui un musée tout en blanc, à l'architecture orientale, avec fronton gravé en lettres d'or.

En cette terre nourrie d'un verbe aux rimes ciselées et au « zajal » délicieusement gouailleur, on ne s'arrête plus à Chtaura seulement pour manger une « lafloufé de labné », acheter du « laban », des fromages blancs ou visiter Taanayel à quelques kilomètres au sud de la bourgade. Car il y a aussi, à présent, une escale culturelle incontournable, celle du musée Émile Hannouche, parti d'une initiative privée.

Qui est derrière ce projet en ces lieux plutôt portés, jusqu'à présent, sur une poésie chargée de l'inspiration des peupliers nacrés qui bordent les rubans des sentiers poussiéreux ? Un homme à l'âge vénérable, riche propriétaire terrien qui n'a jamais eu besoin de se jeter dans l'arène du travail, qui dès l'enfance a été ébloui et fasciné par l'art. Yeux vert-de-gris, cheveux auburn rangés comme un jeune homme soigné de sa personne, vieux célibataire à la moustache grisonnante, chemise cyclamen rose à petits carreaux sur cardigan blanc et une bague en ambre transparent en guise de chevalière à l'auriculaire. Émile Hannouche est un esthète chevronné depuis qu'il est ce collectionneur d'icônes melkites (plus de 250 pièces) vieilles de plus 500 ans, d'Alep, Antioche, Damas et Jérusalem.

Mondain sollicité par une kyrielle de visiteurs de tous bords, avenant et réservé à la fois avec sa voix basse aux inflexions douces, le maître des lieux, autodidacte dans ce vaste champ de la créativité et ses multiples coulisses de négoce, de trafic et de transaction, a la confidence surprenante. Comment lui est venue cette passion dévorante pour l'art ?

Et de répondre, en toute assurance, avec un brin de naïve candeur : « Tout simplement en regardant les capucines quand j'étais petit. Je ne m'en lassais pas. C'est la première œuvre d'art à laquelle j'ai été confronté... Mais en fait, mon père Melhem, qui travaillait chez les Sursock à la Bekaa, avait préparé le terrain en acquérant déjà des œuvres auxquelles il s'était frotté de par son environnement. Et c'est aussi par le biais de l'émir du Koweït Abdallah Salim el-Sabah, qui construisait une maison dans les parages et était à la recherche d'œuvres, que ce soit des tapis, des antiquités ou des toiles... Ainsi, mon sens des affaires s'est aiguisé, mon œil s'est affiné et je pouvais discerner, à travers mes coups de cœur, entre le beau, l'original et le chiqué... Et par ailleurs, après des études en sciences politiques à l'UL, je lisais, en ce temps-là, le supplément culturel du Nahar pour me cultiver... »

« Ce musée, ajoute le collectionneur, est le résultat de quarante-cinq ans de fervente passion pour l'art. Une accumulation qui s'est faite sur le tas ! C'est tout ce que j'ai rassemblé. Mais je n'y ai pas tout mis. On exposera au fur et à mesure les autres œuvres, celles que je garde encore précieusement chez moi. Pour ce qui est pictural, cela va du XIXe siècle jusqu'à nos jours... »

Dans cet ensemble d'œuvres qu'il propose au public (un peu méli-mélo pour ne pas dire fourre-tout, car les estampes japonaises de la période d'Edo voisinent non seulement avec des œuvres picturales libanaises, mais aussi avec un bas-relief mamelouk du XIIIe siècle ainsi qu'avec bon nombre de poteries sumériennes, nabatéennes ou abbassides), comment savoir l'origine, l'authenticité de ces pièces quand les copies falsifiées abondent dans un marché où la fiabilité n'est pas de rigueur et que les rumeurs les plus alarmantes circulent ?
Sans s'offusquer ni s'indigner, mais avec une légère animation, Émile Hannouche rétorque : « Et qui authentifierait ? Certainement pas les galeristes. Mais pour moi, c'est une question tranchée, car j'ai acheté ces toiles du vivant des peintres, de leurs propres ateliers. Mon amitié immense avec Chafic Abboud, Aref Rayess et Rachid Wehbé a des racines profondes et solides. Je pense à ce tableau de Salibi non signé chez ses héritiers. Qui le dira ? Qu'en sait-on ? Les héritiers parfois se moquent comme d'une guigne des œuvres laissées et c'est en pick-up, comme des pastèques, qu'ils vont les vendre... Je repense avec effroi à ces héritiers qui avaient vendu 480 verres en baccarat pour moins de 500 dollars. Ici, les œuvres sont protégées, gardées, entourées, respectées. Elles sont en paix. Jusqu'aujourd'hui, plus de mille visiteurs ont défilé. Et pas une seule critique négative. Ce projet, devenu réalité, a pris de l'ampleur et occupe une grande place dans ma vie. Il finira peut-être, finalement, comme les feuilles d'automne qui s'éparpillent, en donation à l'État libanais... »

 

Carrousel d'images et d'objets
Les colonnettes de l'entrée, vestiges d'une riche demeure beyrouthine du XIXe siècle, se marient avec les fenêtres en ogive provenant d'un palais du Mont-Liban du XVIIe siècle. Les rideaux en soie brodés de fleurettes bleues qui cachent le fer forgé des fenêtres où s'engouffre la lumière de la Békaa pour se mirer sur le marbre laiteux du parquet portent la griffe de la maison Khaled el-Adem.

Cordon rouge devant les murs de la grande salle tapissés de tableaux où éclatent couleurs et mouvements. On y croise les pinceaux de Paul Guiragossian, Yvette Achkar Sargologo, Amine el-Bacha, Farid Aouad, Halim Jurdak, Hassan Jouni, Juliana Seraphim (trop vite mise au rancart dans l'actualité), Jamil Molaeb, Nadia Saikali et tant d'autres... La liste s'allonge aussi avec les anciens Daoud Corm, Habib Srour, Mustafa Farroukh, Omar Onsi, Marie Haddad, Georges Sabbagh, Youssef Howayek, Ibrahim Serbai, Georges Claude Michelet, Saliba Douaihy, Rachid Wehbé... Un bon kaléidoscope d'images pour cette génération qui a été le fondement d'une grande richesse créative ainsi que le moteur d'un intense besoin d'expression à l'éclat parfois bien osé, aussi bien du point de vue des thèmes traités que de l'emploi des couleurs.
Des paysages, des natures mortes, des bouquets de fleurs (les belles fragrances de Bibi Zogbi ! ), de l'impressionnisme, des portraits (Khalil Saleeby, Habib Srour), de l'abstraction et aussi quelques nus audacieux (féminins et masculins), tel celui de la chute de rein d'une belle endormie de Cici Sursock, ou cette odalisque dos et fesses en avant-plan de César Gemayel, ces filles de joie de Saadi Sinevi, l'Olympia libanaise de Rachid Wehbé et ce jeune homme de Habib Srour, entièrement nu, à la musculature michelangeloesque, sexe et fourrure pubienne livrés aux regards tandis que le visage est caché dans un geste de désarroi...

Un petit salon avec tapis persan et mobilier Art déco accueille les visiteurs au second étage, juste le temps d'un café ou d'un thé, pour souffler et absorber ce carrousel d'images et d'objets, certes précieux mais hétéroclites. Bien sûr, il serait plus intéressant dans cette visite d'avoir un thème précis pour regrouper ces œuvres si disparates, si bruyantes, si turbulentes, car fils et filles des siècles passés, présents et témoins éloquents de l'esprit créateur d'une terre vouée aujourd'hui à tous les embrasements et destructions...
Un musée, tout comme le vin, ça se bonifie aussi. Mais pour un départ, au cœur de la Békaa déployant son superbe tapis d'agriculture diversifiée dans une région si privée de culture au quotidien, voilà une escale, même imparfaite, inédite, enrichissante. Un retour aux sources, locales et régionales. Avec un brin d'exotisme extrême-oriental...

Une escale dans un écrin soigné, gardienne des valeurs artistiques que même les barbares les plus féroces (ils étaient à proximité de quelques tires d'aile d'oiseau, au bruit des canons et des armes) ne peuvent dynamiter ou enterrer. Et qui renforce l'image de marque d'un Orient et surtout d'un Liban pluriel, pacifié, au patrimoine culturel de valeur.

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