Culture

Maria Chakhtoura : Exposer les graffitis, comme une alarme contre la violence...

Rencontre

Dans le cadre de Photomed, la galerie Alice Mogabgab présente le travail photographique de la journaliste, à l'espace D.Beirut*. Un travail sur cette indispensable mémoire collective.

23/01/2017

Ils sont à présent accrochés. Et de surcroît, sur des murs. Tout comme dans le temps, ils se côtoient, s'appellent, se répondent. Ces graffitis que Maria Chakhtoura avait captés, capturés, volés de son regard aux murs qui scindaient Beyrouth en deux, s'affichent, s'exhibent, quarante ans plus tard, à D.Beirut, sous le titre des Murs de la honte dans le cadre de Photomed, grâce à l'initiative d'Alice Mogabgab.
« Je voulais les faire dialoguer comme j'avais fait dialoguer ces miliciens de tout bord, mais cette fois-ci, loin des tambours de la guerre et du bruit des bottes, pour qu'ils témoignent à nouveau », dit Maria Chakhtoura. Et la galeriste de renchérir : « Même s'il faut ressortir les vieux démons, c'est pour mieux les gérer puis les oublier. » « On n'oublie pas, poursuit l'auteure, journaliste et reporter. De plus, celui qui a vécu les affres de la guerre du Liban et a eu le privilège de s'en sortir indemne (du moins le croit-on) a le devoir de témoigner. De n'importe quelle manière. Pour ma part, j'avais choisi celle-ci. »

Impartialité
Entre les années 1975 et 1978, les premiers rounds de la guerre font rage dans les rues de Beyrouth. Pas de Facebook ni d'autres réseaux sociaux pour rendre compte des atrocités du/au quotidien. Munie d'un doctorat en études socio-politiques du Centre européen universitaire (Université de Nancy II), Maria Chakhtoura, dont l'appareil photo a une place privilégiée et constante sous le siège de sa voiture, décide par simple curiosité et pour sa propre satisfaction de parcourir les rues de Beyrouth, mais aussi d'autres régions du Liban. « Sauf Tripoli, car, à l'époque, tout était calme à partir de Jounieh. » Elle va s'atteler à photographier ce phénomène né avec la guerre : le graffitis. Infatigable, « voire inconsciente », dit-elle, avec ce rire qui se délie et roule, et qui a marqué durant près de quarante ans (de 1975 à 2015) les murs de L'Orient-Le Jour, elle va au risque de sa vie – puisqu'elle sera arrêtée plusieurs fois par les deux camps – saisir ces inscriptions écrites spontanément sur les murs, visibles témoignages d'une société en perdition, et essayer d'archiver ces moments douloureux de la guerre. En 1977, parallèlement à son métier de journaliste dans la page socio-culturelle de L'OLJ et quoique maintes fois réprimandée par ses chefs, la rebelle investie d'une mission continue d'arpenter les rues « pour ne pas me retrouver avec l'amer sentiment de n'avoir rien fait de productif durant cette guerre », signale-t-elle dans l'introduction de l'ouvrage La guerre des graffitis, aux éditions Dar an-Nahar en 1978 et réédité en 2005.
La journaliste, qui a dirigé pendant plus de vingt ans le service culturel du journal et qui continue d'enseigner au département de sociologie de la faculté des lettres et des sciences humaines de l'Université Saint-Joseph, avoue ne pas se sentir à l'aise dans un travail administratif. « Je n'aimais pas être confinée derrière un bureau. Le pouls de la rue me manquait. » Car cette baroudeuse dans l'âme aime plus que tout sonder cette rue pour mieux comprendre et saisir son cœur battant : « Outre l'acte de prendre des photos, j'aimais parfois rendre compte de l'environnement et parler aux gens. » Refusant d'appartenir à une formation politique, profondément libanaise, elle a toujours eu un lien fort avec cette terre dont elle a vécu l'agonie avec des milliers d'autres concitoyens. « Cette terre qui a été creusée par la poudre des balles et l'âcre fumée des obus », dit Ghassan Tuéni, dans la préface de la seconde édition, en ajoutant que « la parole des combattants qui s'est fixée sur un mur avant le moment ultime du combat est encore plus violente et plus acide que celle des balles ». Pour la journaliste, chacun avait sa vérité sur la guerre et la voulait absolue. Il fallait donc mettre en évidence ce dialogue en toute impartialité.

Mieux les abattre...
« Dans le temps, il y avait des calicots et non des graffitis. Ce dernier était une urgence de l'époque : écrire vite et se tailler. Après les premières années, lorsque les graffitiss se sont institutionnalisés et que leur spontanéité avait disparu, cela ne m'intéressait plus de les capter, alors je me suis mise à trier plus de 350 photos que j'avais rassemblées selon les régions et suivant un ordre chronologique. » Le Figaro avait même écrit cette année-là que La guerre des graffitis qui se vendait dans les bacs des librairies françaises était devenu un classique. Si, actuellement et depuis la fin de la guerre, les murs porteurs de graffitis ont été repeints et reluisent flambants neufs, cela ne signifie pas qu'ils ont été effacés de l'esprit de tous. « C'est pour mieux les abattre qu'il faut les exposer », conclut Maria Chakhtoura en ajoutant que c'est ainsi que les passerelles de dialogue pourront enfin se construire.
C'est dans ce message-là qu'Alice Mogabgab a vu l'urgence de cette exposition. « Aujourd'hui, au-delà de l'ouvrage, l'accrochage donne une tout autre dimension aux photos qui ne sont d'ailleurs pas à vendre, insiste la galeriste et curatrice de l'exposition. Elle prennent d'une part une dimension plus large, puisqu'elle embrasse toutes les régions libanaises, et, de l'autre, une dimension plastique dans le fond et la forme. Certaines photos ont même été teintées de la couleur rouge du sang. Enfin, le point commun de ces inscriptions au bagout violent et amer, c'est la langue maternelle », précise-t-elle.
Dans cette Mare Nostrum qui ne cesse d'être abreuvée du sang des innocents qui meurent pour rien, les jeunes ignorent parfois tout de la guerre et de la manipulation dangereuse des mots. Ces graffitis d'origine éphémère immortalisés par la pellicule de Maria Chakhtoura retracent à leur manière des moments importants de notre histoire. « En les encadrant et en les exposant, ils deviennent intemporels et, qui sait, font peut-être preuve de sonnette d'alarme, d'outil contre la violence. Pour ne plus jamais répéter les mêmes erreurs. »

*À l'espace D.Beirut, rue Shell, route côtière, Bourj Hammoud 1203. Jusqu'au 8 février. Info : 03-210424.

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