La danseuse Josephine Ann Endicott, l’une des danseuses emblématiques de la compagnie le Tanztheater Wuppertal.
« Son aura flotte autour de nous. C'est une sensation qui me submerge », confie Jo Ann Endicott, 66 ans, qui a été l'assistante de Pina Bausch après avoir été l'une des danseuses emblématiques de sa compagnie, le Tanztheater Wuppertal.
L'artiste australienne enseigne des extraits de pièces aux visiteurs de l'exposition Pina Bausch et le Tanztheater, qui se tient jusqu'au 7 janvier à Berlin, guidant avec malice des novices de tous âges. « Je n'imaginais pas qu'on puisse s'exprimer sans technique compliquée, et que ce soit si drôle », s'étonne Kerstin Brennscheidt, 38 ans, venue esquisser avec son fils la parade de Nelken, œuvre culte de 1982.
D'autres interprètes de la compagnie se relaieront au musée Martin-Gropius pour assurer jusqu'à cinq ateliers par jour dans une reconstitution du Lichtburg, l'ancien cinéma où Pina Bausch concevait ses pièces, à Wuppertal, cité industrielle de la Ruhr.
Débuts houleux
Tous s'attachent à « faire ressentir » la danse plutôt qu'à la faire admirer, en veillant à ce que l'exubérance du Tanztheater n'en masque pas l'humour et la sensibilité, perceptibles sans culture chorégraphique. Car les 46 pièces de Pina Bausch, qu'elles éblouissent ou déconcertent, ne creusent qu'un sillon : la condition humaine, dans un mélange de danse et de théâtre où se mêlent espièglerie, sarcasme, joie ou désespoir. « Je ne m'intéresse pas à la façon dont les gens bougent, mais à ce qui les meut », disait la chorégraphe, morte à 68 ans, cinq jours après le diagnostic de son cancer, en juin 2009.
Malgré le choc, ses interprètes étaient alors remontés sur scène le soir même, répondant à un appétit devenu insatiable pour la dame de Wuppertal, loin de l'accueil houleux des années 1970. « On commençait nos spectacles dans des salles combles et on les finissait dans des salles à moitié vides (...). À Bochum, en 1978, on a dû interrompre le spectacle. Les gens étaient debout et jetaient des trucs sur la scène », racontait en 2010 Mechthild Grossmann, autre figure du Tanztheater Wuppertal, au magazine féministe Emma.
Saluée très tôt par les milieux du théâtre, Pina Bausch a mis plus de temps à séduire le monde de la danse, alors archidominé par les codes classiques.
« Tout réinventer »
Désormais acclamée dans le monde entier à guichets fermés et confortée par le maintien de ses subventions publiques, la compagnie a déjà programmé huit pièces en 2017, dont une reprise d'Arien (1979), trente ans après sa dernière représentation. Après l'Australie, la France, Londres, Amsterdam ou Athènes cette année, elle entamera l'an prochain une tournée en Asie.
La place de l'œuvre – du déchirant Café Müller aux pièces tardives plus apaisées – semble assurée dans l'histoire de la danse, et sa folie scénique – terre, champs d'œillets, cascades, animaux divers– inspire depuis longtemps les plasticiens. Mais seuls les interprètes, fortes personnalités indissociables de la compagnie, peuvent transmettre leurs rôles : or cette tâche, délicate dans un art éphémère, l'est plus encore au Tanztheater.
Pina Bausch, qui n'a laissé sur son travail que des confidences laconiques (« Quand on a trouvé ce qu'on cherche, on le sait »), montait ses pièces comme des puzzles, assemblant à sa guise les propositions de ses danseurs. Travaillant sans musique, ils n'avaient que quelques mots pour consigne – « pleine lune », « désir », « pommier », « danger », « enfance », « au début », « écrire son nom avec une partie du corps ».
« Sous son regard, je devenais de plus en plus détendue. Je faisais des choses de plus en plus curieuses. (...) Il fallait tout réinventer à chaque fois », se souvient Mechthild Grossmann.
Quels chorégraphes ?
Cette démarche si particulière a longtemps dissuadé la compagnie de transmettre ses pièces, avant qu'elle ne commence avec Le Sacre du Printemps puis Orphée et Eurydice, enseignés par Jo Ann Endicott au ballet de l'Opéra de Paris, puis ne monte Kontakthof avec des adolescents et des amateurs de plus de 65 ans. Et depuis la mort de la chorégraphe, ce mouvement s'est accéléré dans deux directions : transmettre les rôles aux jeunes danseurs de la compagnie, ainsi qu'à d'autres corps comme le Bayerisches Staatsballett (Pour les enfants d'hier, d'aujourd'hui ou de demain) ou le National English Ballet (Le Sacre du Printemps).
Le dernier défi du Tanztheater Wuppertal, pour éviter de devenir une pure compagnie de patrimoine, est de renouer avec la création sans « recruter un clone de Pina, ce qui serait grotesque », poursuit Jo Ann Endicott. Il a monté fin 2015 trois pièces de Tim Etchells, Cecilia Bengolea/François Chaignaud et Theo Clinkard – pour une soirée et avec un écho mitigé – et accueillera en mai 2017 sa nouvelle intendante, la Roumaine Adolphe Binder.
Gestionnaire sans formation chorégraphique, Mme Binder devra convaincre les sceptiques qu'elle peut – mieux qu'un grand nom de la danse – attirer de nouveaux artistes à Wuppertal.
Coralie FEBVRE (AFP)

