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Culture - Livres

D’amour, d’ironie, de nostalgie, d’éclats et de fureur...

Pour amorcer en douceur le retour à la routine, rien de tel que de se plonger dans la lecture d'un récit bien ficelé, bien écrit, qui vous raconte l'air du temps ou la danse des sentiments sur un mode incisif ou décalé, mais jamais superficiel. Exit donc les livres légers de bord de piscine, c'est une « sélection de transition » que vous propose « L'OLJ ». Un choix de romans consistants* – dont pas mal figurent d'ailleurs sur les listes des grands prix – mais pas vraiment « prise de tête ». Il fait encore beau, encore chaud, on garde les gros pavés (comme le très prometteur, semble-t-il, « L'insouciance » de Karine Tuil) pour la saison des premières pluies et on embraye avec six titres qui interpellent !

« Écoutez nos défaites »
(Laurent Gaudé ; Actes Sud)
Rien que son titre, d'une poésie flamboyante, sort cet opus du lot des nouveautés présentées en librairie. Le nom de l'auteur, ensuite : Laurent Gaudé, célèbre prix Goncourt en 2004 pour Le Soleil des Scorta. Enfin, un rapide coup d'œil jeté sur la quatrième de couverture vous apprendra qu'il y est question de Beyrouth, fameux nid d'espions. La trame ? Un agent des services de renseignements français doit y retrouver un ex-membre des commandos d'élite américains soupçonnés de divers trafics. Avouez qu'il y a là matière à harponner le lecteur libanais, entre autres.

Mais ce livre est loin d'être un simple roman d'espionnage ayant pour scène le Moyen-Orient. Nimbé d'un souffle épique, il alterne les époques antiques et contemporaines pour brosser, avec un poétique désenchantement (ponctué de tirades de Mahmoud Darwish, notamment), un monde éternellement chaotique, aux terres inlassablement éventrées par la folie des hommes.
Superposant un récit à trois voix contemporaines - celles des deux espions et d'une archéologue irakienne – avec trois autres venues du passé – celles de trois grandes figures historiques en marche vers les champs de bataille : le général Grant durant la guerre de Sécession, Hannibal avançant vers Rome et Hailé Sélassié face aux fascistes italiens – , Laurent Gaudé tisse une œuvre somptueusement mélancolique. Un roman bruissant de fureurs guerrières, portant l'écho entremêlé des défaites intimes et militaires des hommes et des civilisations. À lire absolument (281 pages).

« Livre pour adultes »
(Benoît Duteurtre ; Gallimard)
Attention à ne pas vous laisser berner (comme l'auteur de ces lignes) par le titre. Rien de coquin dans ce livre qui offre, au contraire, une sensible et subtile réflexion sur le passage du temps et ce qu'il charrie d'imperceptibles mais importants changements en soi et autour. « L'adulte est à un âge où il commence à s'intéresser autant à ce qui est derrière lui qu'à ce qui est devant lui », explique l'auteur pour justifier son titre.

Benoît Duteurtre, pour sa part, s'est senti adulte lorsque la maladie a fait irruption dans sa vie, avec les premiers symptômes de cet impitoyable alzheimer qui s'était attaqué à sa mère. Une première confrontation avec la déchéance de la vieillesse qui a alors amené le romancier, essayiste et critique musical français, né en 1960, à jeter un regard d'une douce nostalgie dans le rétroviseur de sa vie. Il en a tiré ce livre de la maturité. Un ouvrage à la construction originale qui tient à la fois de la biographie familiale (où l'on apprend que l'auteur est l'arrière-petit-fils du président français René Coty), de la fiction (sous forme de nouvelles) et de l'essai (il est sous-tendu de réflexions sur les mutations de l'époque). Et dans les pages où chaque lecteur trouvera sa part d'identification à travers les grands thèmes abordés par Duteurtre. Et qui vont des considérations sur la destinée, la mort, l'amitié ou la famille aux réflexions sur la disparition d'un monde rural au profit d'une société urbaine « qui arpente en huis clos des aires commerciales mortifères » (238 pages).

« Un enfant plein d'angoisse et très sage »
(Stéphane Hoffmann ; Albin Michel)
Antoine a 14 ans. Il ne sort de son pensionnat huppé que pour passer les vacances chez sa grand-mère. Ancienne chanteuse retirée dans un chalet de montagne, cette dernière ne lui porte qu'une attention distraite. Ses parents, eux, sont aux abonnés absents. Entre une mère froide, carriériste, dénuée du moindre sentiment et un père amateur de plaisirs et de chaussettes, qui n'a jamais cherché à le voir, Antoine s'est construit une image pitoyable des adultes. Pour s'en protéger, ce mal-aimé a développé un regard d'une ironie mordante sur leurs travers, leurs lâchetés, leurs vanités et leur... immaturité. Un jugement caustique qu'il cache sous des allures d'enfant très sage.
D'ailleurs, Antoine ne rêve que d'une chose : qu'on lui foute la paix. Alors lorsque sa mère puis son père, se souvenant de son existence, cherchent, pour des raisons évidemment intéressées, à le récupérer, le garçon puisera dans toutes les ressources de sa clairvoyance affûtée pour ne pas succomber au chant des sirènes. À travers cette attachante voix d'enfant, Stéphane Hoffmann, romancier et chroniqueur à la plume décalée et trempée dans l'humour, dépeint les ravages de ces névroses familiales, ces transmissions toxiques, qui font des lignées de mal-aimés... (272 pages).

« Riquet à la houppe »
(Amélie Nothomb ; Albin Michel)
Cela faisait quelques années qu'on avait abandonné la lecture de l'inévitable Nothomb de chaque rentrée. Et voilà que la première phrase de son « petit dernier » (qu'on laissera aux curieux le soin de découvrir) va redéclencher l'envie d'aller voir ce que la Belge la plus excentrique du paysage littéraire a bien pu sortir cette fois de (sous) son (célèbre) chapeau. Une houppe, tiens !

Celle du fameux conte de Perrault revisitée en version contemporaine. Cette fable d'une rencontre salvatrice entre la laideur suprêmement intelligente et l'exceptionnelle beauté sans esprit, la romancière la reprend donc dans son Riquet à la houppe en la remixant d'une touche typiquement « nothombienne ». À commencer par les prénoms baroques dont elle affuble les deux héros principaux : Déodat (le néo-Riquet) et Trémière (la belle lunaire). Deux personnages inadaptés dont elle va tisser les destins parallèles avant de les réunir, en un happy end attendu, après leur avoir fait éprouver ce qu'il en coûte de souffrances à sortir du lot. Vous l'aurez deviné, plutôt que de fouiller son imaginaire, la fantasque romancière s'est contentée de moderniser ce conte (la rencontre des amoureux, par exemple, aura lieu dans les coulisses d'une émission télé) et d'y plaquer son style fantaisiste, teinté d'une philosophie légère et ironisante. Un opus à la lecture agréable mais qui reste loin du calibre de ses fameux Stupeur et tremblements et Hygiène de l'assassin (198 pages).

« Cannibales »
(Régis Jauffret ; Seuil)
Régis Jauffret, c'est bien connu, n'est pas un auteur de bluettes. L'auteur de Microfictions (un recueil de brefs portraits aussi impitoyables que loufoques), de Sévère (inspiré du meurtre du banquier Stern par sa maîtresse) ou de Claustria (inspiré également d'un sordide fait divers sexuel) n'est pas un tendre. Il est même présenté par ses éditeurs comme « l'écrivain de la folie et de la cruauté ». Son fond de commerce, c'est l'amour vache. Assumé et même revendiqué. « La méchanceté, c'est la santé », claironne-t-il d'ailleurs. Chez lui, le sentiment amoureux, affectif, amical, maternel ou filial est inévitablement torturé, dévoyé, désaxé, cruel, dévorant, voire même cannibale, comme le suggère le titre de son dernier roman. Une « histoire d'amour sauvage », racontée sous la forme d'un échange épistolaire entre une toute jeune femme (24 ans) qui vient de rompre avec son amant de près de trente ans son aîné et... la mère de ce dernier. Une correspondance d'un délire étincelant entre ces deux femmes aussi folles l'une que l'autre qui manigancent pour assassiner un homme dont l'unique tort est d'avoir été l'amant de la première et le fils de la seconde. Disjoncté, foutraque, déroutant, d'une brillante perversité... Un roman qui dynamite (encore une fois) le stéréotype de l'amour romantique et bienveillant, mais dont la lecture peu se révéler un brin répétitive et lassante (192 pages).

« L'autre qu'on adorait »
(Catherine Cusset ; Gallimard)
Ce roman est une sorte de longue lettre posthume en sens inverse qu'adresse celle qui est restée à celui qui est parti. Une lettre d'amour et d'adieu à un ami de Catherine Cusset qui s'est suicidé la veille de ses 40 ans. « Avec le temps », comme le chante Léo Ferré, la narratrice se souvient de « l'autre qu'on adorait ». Ce Thomas avec qui elle a eu une brève relation, dans les années 80, alors qu'il était étudiant tentant désespérément de réussir le concours de l'ENS et qu'elle était déjà jeune normalienne. Si leur histoire d'amour fut brève, leur relation d'amitié amoureuse a perduré. Malgré le mariage de l'une et les relations successives de l'autre. D'où la tendre oraison que cette romancière – qui nourrit souvent ses livres de sa vie – a voulu lui rendre.

En retraçant le cheminement de son ami et ex-amant, au moyen de leurs souvenirs partagés, la voilà partie à la recherche de cette pierre sur laquelle a achoppé la vie de ce garçon si brillant, si séduisant pour le conduire à l'échec. Vers une succession d'échecs en fait : professionnels (cet intellectuel universitaire exigeant se voit refuser un poste de professeur à Princeton pour croupir dans de petites universités de l'Amérique profonde) et amoureux (ses relations se fracassent invariablement contre le mur de son hypersensibilité). Nimbée de l'atmosphère des années 80-90, voilà l'émouvante narration d'une vie aux multiples promesses non tenues (290 pages).

 

*Disponibles à Beyrouth dans les différentes branches de la Librairie Antoine.

 

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