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Présidentielle syrienne : et maintenant on va où ? - Révolte

Présidentielle syrienne : et maintenant on va où ?

La réélection de Bachar el-Assad n'a fait que renforcer, en apparence du moins, le pouvoir du régime baassiste, après une série de succès militaires au détriment des rebelles. Un groupe d'experts répond aux questions de « L'Orient-Le Jour » concernant les raisons de ce retournement de situation et de futurs scénarios possibles.

C’est avec un peu plus de « seulement » 88% que Bachar el-Assad s’est trouvé sans surprise reconduit la semaine dernière en Syrie à la tête de l’État. Joseph Eid/AFP

Il n'est probablement pas nécessaire de s'attarder une fois de plus sur le déroulement controversé de l'élection présidentielle syrienne. L'enjeu du scrutin, largement amputé d'une bonne partie de ses électeurs, concernait non pas l'identité du vainqueur, mais le taux plus ou moins élevé avec lequel Bachar el-Assad serait réélu. De fait, c'est avec un peu plus de « seulement » 88 % que Bachar el-Assad s'est trouvé sans surprise reconduit la semaine dernière pour un troisième septennat. Et comme prévu, l'Occident et l'opposition ont immédiatement qualifié le scrutin d'« illégitime » et de « farce ».


Mais ce n'est pas tant le résultat de l'élection même qui revêt une importance particulière, que sa symbolique dans le contexte actuel. Le scrutin s'est tenu dans les régions sous contrôle du régime, soit les 40 % du territoire où réside 60 % de la population, alors que la Syrie est ravagée par trois ans de guerre entre les forces loyales à Assad et une opposition formée d'un mélange inextricable de soldats syriens dissidents et d'innombrables groupes rebelles armés, sans oublier les jihadistes étrangers.


Plus encore, remarque Frédéric Pichon, chercheur associé à l'université de Tours, spécialiste de la Syrie et auteur de Syrie. Pourquoi l'Occident s'est trompé (éd. Du Rocher), le dirigeant syrien est réélu en plein « basculement dans les printemps arabes, notamment en Libye, et Assad veut montrer à l'Occident qu'il faudra composer avec lui comme avec (Abdel Fattah) el-Sissi en Égypte ».


Bachar el-Assad a donc consolidé un peu plus son pouvoir, alors qu'au début du conflit, de nombreux observateurs et dirigeants ne lui donnaient que quelques mois encore à la tête de l'État. Comme nous le rappelle Didier Billion, directeur adjoint de l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et spécialiste du Moyen-Orient, la « victoire » de M. Assad intervient dans la lignée d'un « retournement de tendances sur le terrain (...) notamment depuis la reprise de Qousseir (l'été dernier) par les troupes du régime » et le Hezbollah, et qui a été suivie d'autres succès militaires. Il est donc évident que le dirigeant syrien conforte de par ce scrutin – un véritable pied de nez au monde occidental – sa place au niveau régional, en voulant maintenir une impression de normalité.


Il se pourrait également que ce nouveau septennat donne à Bachar el-Assad plus d'atouts pour d'éventuelles négociations, ce qu'ose espérer M. Billion : « Il n'est peut-être pas trop tard. Le régime s'arc-boute sur ses prérogatives, mais malgré son dialogue de sourds avec l'opposition, il n'est pas totalement opposé aux négociations et il y en aura sûrement de nouvelles. » Même son de cloche pour M. Pichon, qui fait état de « rumeurs d'ouverture et de retour d'opposants qui auraient reçu des ordres de retour (...) il tend donc la main ».

 

(Repère : Syrie : plus de trois ans de conflit)


En revanche, il n'en est pas du tout ainsi pour Thierry Boissière, anthropologue spécialiste de la Syrie, enseignant à l'université Lyon 2, chercheur au Gremmo (Maison de l'Orient, Lyon) et ancien responsable de l'antenne de l'IFPO à Alep. « Il faut d'abord bien comprendre que jamais le pouvoir syrien n'a été aussi faible et dépendant de ses soutiens extérieurs, en particulier de l'Iran et du Hezbollah. Ces "élections" (...) permettent (...) surtout d'affirmer haut et fort que le régime ne changera pas, que Bachar restera coûte que coûte et que toute idée de négociation est désormais caduque. Ces élections sont en réalité une façon d'enterrer Genève 2 et de tourner définitivement le dos à toute éventuelle négociation, notamment sur la transition politique. »

 

Impuissance occidentale
Pendant ce temps, l'impuissance occidentale face à la sauvagerie du régime syrien se fait de plus en plus criante. Il est important de relever trois facteurs possibles à cette inaction : une opposition complètement hétérogène, une forte menace terroriste et une certaine stabilité des rapports entre la Syrie et Israël, dont elle est le « meilleur ennemi », rappelle M. Pichon.

 

(Repère : La présidentielle syrienne en 6 points)


En premier lieu, souligne Didier Billion, il y a « plusieurs oppositions » : les islamistes, eux-mêmes divisés, les Kurdes, la Coalition nationale syrienne (CNS), également déchirée par les conflits internes et les luttes d'intérêts personnels. Ces groupes n'ont aucune capacité d'unité et, l'expert le rappelle, « seule une petite partie de l'opposition s'est rendue aux pourparlers de Genève 2 ». Plus encore, pour Pascal de Crousaz, docteur en relations internationales de l'IUHEID (Institut universitaire de hautes études internationales et de développement – Genève) et spécialiste du Moyen-Orient, les « veto (systématiques) russe et chinois au Conseil de sécurité de l'ONU » ont fortement pesé sur la capacité d'action occidentale. « Mais ce veto rend en quelque sorte service aux Occidentaux, peu pressés de se lancer dans une nouvelle intervention militaire dans la région », affirme-t-il. En effet, il est tout bonnement impossible de dissocier le début du soulèvement syrien du contexte régional dans lequel il est né, c'est-à-dire, précise l'expert, « peu après les débuts de l'intervention en Libye (...) Celle-ci a accaparé pendant près de 6 mois d'importants moyens militaires, particulièrement aériens, pesant sur les équipages, les appareils et même les stocks de munitions ». Les moyens militaires et économiques qu'aurait nécessités une intervention plus musclée en Syrie auraient donc été trop importants pour l'Occident, encore empêtré en Irak et en Afghanistan notamment. « Pourtant, déplore M. de Crousaz, sécuriser à cette époque l'espace aérien des zones aux mains de l'opposition aurait permis d'éviter bien des morts et une confessionnalisation du conflit menaçant d'embraser toute la région ».


Rachad Antonius, professeur de sociologie à l'universite du Québec de Montréal et spécialiste du monde arabe, va plus loin encore. « L'Occident, et les États-Unis surtout, ne comprennent pas que le monde est multipolaire et non unipolaire. Ils ont perdu beaucoup de crédibilité face à la communauté internationale et n'ont plus la posture morale » pour intervenir dans le monde, « ne serait-ce que par leur rôle dans la violation quotidienne des droits des Palestiniens, la destruction de l'Irak, de l'Afghanistan, de la Libye, etc. » C'est de là que vient la faiblesse politique de l'opposition syrienne, juge l'expert, qui utilise le terme d'« instrumentalisation » de la rébellion par le Qatar, l'Arabie saoudite, et même l'OTAN. En outre, renchérissent M. Boissière et M. Pichon, l'Occident se retrouve pieds et poings liés par d'autres facteurs survenus entre-temps, comme la crise ukrainienne dont « le peuple syrien paye le prix », et qui pousse les grandes puissances à « ménager (le président russe Vladimir) Poutine ».

 

(Repère : La guerre en Syrie, victimes et drame humanitaire)

 

La menace jihadiste
Dans un second temps, « la focalisation de nombreux médias occidentaux sur le seul phénomène jihadiste (...) est sans doute aussi pour beaucoup dans cette non-implication occidentale en faveur de la révolution syrienne », estime Thierry Boissière. D'après lui, le jihadisme n'est pas la seule réalité sur le terrain, où « les révolutionnaires doivent désormais combattre sur deux fronts : contre le régime et contre "l'internationale jihadiste" représentée par Daech (État islamique en Irak et au Levant – EIIL) » et qui serait un « allié objectif du régime ». Il est important de préciser au passage que depuis l'apparition de ce groupe dans le conflit, de nombreuses accusations ont fait surface concernant une complicité certaine entre Daech et le régime. Certains chefs rebelles ont même affirmé que de nombreux combattants de cette mouvance islamiste ont été libérés des geôles syriennes dans le but d'éliminer les principaux chefs rebelles, notamment ceux de l'Armée syrienne libre (ASL). L'élimination pure et simple de plusieurs responsables par des islamistes et le fait que les positions de ces derniers ont été épargnées jusqu'ici par l'aviation du régime n'ont fait que confirmer cette théorie.


Mais cette menace terroriste ne se limite pas aux frontières syriennes et est devenue une « réalité très tangible » en Occident également, met en garde Didier Billion. Le phénomène prend de plus en plus d'ampleur, d'autant que de nombreux ressortissants occidentaux participent au jihad en Syrie. Et les récentes attaques en France et en Belgique mettent en relief les retombées du retour éventuel de ces combattants en Europe et aux États-Unis. Sans toutefois vouloir affoler, le spécialiste affirme fermement qu'« il y en aura d'autres ».


Troisièmement, Israël. Dès le début du conflit en 2011, le gouvernement de Benjamin Netanyahu a renforcé ses frontières, à l'affût de toute attaque pouvant le viser. De fait, les positions israéliennes présentes sur le plateau du Golan occupé depuis 1967 ont été, à plusieurs reprises, la cible de tirs de mortier venant de Syrie, sans dommages réels. Mais ces escarmouches sont plus symboliques que réellement menaçantes, et il est probable qu'elles n'iront pas plus loin. En effet, tout en étant très inquiet de la situation chez son voisin syrien, Israël « préfère encore ce statu quo », explique M. Billion, à la montée en puissance de factions islamistes qui représenteraient une menace de plus à son existence. M. Pichon partage cette opinion, et va plus loin, affirmant que « l'accord sur les armes chimiques a été taillé sur mesure pour Israël », qui n'est en rien gêné par le conflit syrien, mais par le fait que ces armes pouvaient se retrouver entre les (mauvaises ?...) mains. Au contraire, il se retrouve débarrassé d'une menace islamiste très réelle sans avoir à s'impliquer militairement et économiquement.

 

(Pour mémoire : « Je vote pour Bachar car ce régime est capable de tout, même de nous empêcher de revoir notre patrie »)

 

Les soutènements du régime
À la lumière des éléments précités, il est aisé de comprendre les raisons du maintien de Bachar el-Assad au pouvoir. Toutefois, il est nécessaire de rappeler les deux facteurs essentiels qui ont permis ce retournement de situation : l'appui essentiel de ses alliés au président syrien, et l'absence d'un scénario plausible, ou possible, d'après-Assad. L'Iran et la Russie (n'oublions pas la Chine ni le Hezbollah) ont jusqu'ici fait preuve d'un soutien infaillible au régime baassiste à la fois militairement, financièrement et politiquement, « ce que les Occidentaux sont incapables de faire en faveur de l'opposition », relève M. Boissière. Sur le terrain comme au Conseil de sécurité de l'ONU, l'axe sino-russo-iranien a systématiquement coupé l'herbe sous le pied des puissances occidentales. À l'intérieur même des frontières syriennes, Didier Billion souligne l'importance souvent oubliée de la présence d'une « base sociale solide, composée en majeure partie de la classe moyenne », et qui soutient le régime Assad. Cette strate sociale s'est, au cours des trois dernières années, retrouvée « consolidée » par de nombreux Syriens lassés de la guerre, et qui préfèrent encore la mainmise alaouite aux exactions des islamistes, selon le spécialiste, pour lequel le fait d'avoir misé sur une chute rapide du régime et sur un après-Assad d'ailleurs inexistant a été une « erreur d'analyse totale ».


Rien n'est joué, pourtant, et de nombreuses zones restent aux mains des rebelles. De plus, il est vraisemblable que le soutien de Moscou et de Téhéran est temporaire. La Russie a de par le passé déjà affirmé « n'être pas contre un changement (en Syrie) », rappelle Frédéric Pichon. Ce que confirme M. Billion : « Les Russes soutiendront le pouvoir jusqu'au bout, mais pas Bachar, et s'il le faut, ils le lâcheront. » Ce qu'ils refusent toutefois, « c'est la dislocation du pays » en faveur des islamistes.

 

 

Il n'est probablement pas nécessaire de s'attarder une fois de plus sur le déroulement controversé de l'élection présidentielle syrienne. L'enjeu du scrutin, largement amputé d'une bonne partie de ses électeurs, concernait non pas l'identité du vainqueur, mais le taux plus ou moins élevé avec lequel Bachar el-Assad serait réélu. De fait, c'est avec un peu plus de « seulement »...