J’ai quitté cette ville en 1980 à cause de la guerre civile. Je ne pouvais supporter de voir ce qui s’y passait ni prendre parti. Il fallait que je parte pour continuer ma vie, apprendre et travailler ailleurs. Mais je dois avouer que je suis partie malgré moi, étant très attachée à mes racines et à cette ville. Malgré la guerre, il y avait encore une certaine douceur de vivre, une entraide entre les gens et une volonté de dépasser la crise. Il est vrai que plusieurs familles chrétiennes, originaires de Zghorta, ont quitté la ville où ils ont toujours vécu et étudié, à cause de différends avec les Tripolitains, mais tout le monde était convaincu qu’avec la paix, ils reviendront. Force de constater que rien de tel n’est arrivé, malgré une paix relative, il y a quelques années. Ils ne sont malheureusement pas revenus vivre dans la ville ; même s’ils y passaient de temps en temps pour saluer les amis qu’ils y ont laissés et se rappeler leur passé.
Ainsi, au fil des ans, d’autres groupes ayant fui leurs villages sont venus remplacer ceux qui sont partis. Le problème est que la majorité de ces populations étaient dans le besoin et, au lieu de contribuer à l’économie de la ville, elles devaient être elles-mêmes soutenues. Leur mode de vie était différent, plus centré sur la religion. Petit à petit, le paysage de la ville cosmopolite a changé. La misère et la pauvreté ont augmenté, occasionnées par le manque d’aide et d’intérêt de l’État et des politiciens. Aucune solution pour l’amélioration de la vie n’a été apportée. Étant en majorité de confession musulmane, les gens n’ont trouvé que la religion comme refuge : ils y sont engouffrés. Mais ce n’est plus la religion d’ouverture et de tolérance qu’on connaissait dans le Tripoli d’antan, quand tout le monde, toutes confessions confondues, vivait côte à côte. À cause de la misère, la pauvreté et le manque d’éducation, l’intégrisme et l’extrémisme se sont accentués.
L’ouverture aux autres permet de s’enrichir, de comprendre la différence et d’accepter l’autre. Je ne veux pas dire que la ville est devenue intégriste – ce que certains médias et certains politiques ne cessent de rabâcher –, loin de là. Mais il faut avouer que les intégristes, même s’ils sont minoritaires, occupent de plus en plus le terrain. Personne n’ose leur dire quoi que ce soit, sous peine d’être traité d’infidèle. Je suis de confession musulmane, mais ma religion est là pour me guider, pour me permettre d’avancer dans la vie et de faire le bien autour de moi.
Nous, Tripolitains, devons admettre que nous avons laissé le terrain à ces intégristes. Il est vrai que la ville a toujours connu une certaine forme de spiritualité. Cet état de fait était dû à la présence ottomane plus de cinq siècles et à la présence de confréries soufies. Mais c’était une spiritualité admise, qui respectait la différence et permettait à tout le monde de vivre dans la convivialité et la joie. La guerre, le cloisonnement et la fermeture sur soi ont tout fait exploser.
À chacun de mes passages dans la ville, je déprime. Les mentalités se sont modifiées. Les Tripolitains éclairés n’osent pas réagir et dire clairement ce qui ne va pas. Ils essaient pourtant, sous forme de marches silencieuses, de manifestations, de dire qu’ils ne veulent pas de cette vie. Nous ne voulons pas ce genre de ville, où personne ne peut s’exprimer librement. Il faut réagir. L’espoir ne peut renaître qu’avec la solidarité de tous les Tripolitains, toutes confessions confondues. Il faut dire stop à ce qui les divise, à la guerre et à la haine. Nous voulons le retour de la douceur de vivre dans une cité où tout le monde vit librement. Nous voulons la paix, l’amour et le respect entre les communautés. Chacun doit pouvoir vivre comme bon lui semble, dans le respect des lois, bien entendu. Nous devons nous battre pour le cosmopolitisme et la différence. Chaque être humain est différent et doit pouvoir s’exprimer librement, sans aucun jugement des uns ou des autres. Nous sommes au XXIe siècle. Tout avance vite, et le progrès ne peut avoir lieu qu’avec la connaissance et l’éducation, et bien sûr la
sécurité.
L’espoir ne peut venir que de la société civile, qui doit être plus forte et plus solidaire. Nous ne pouvons malheureusement plus compter sur nos politiques. Il faut donc nous unir et ne former qu’un seul bloc national pour demander la paix, la sécurité et le droit à la vie. Les guerres, les haines n’amènent que la misère, la pauvreté et la destruction. Ce n’est qu’en discutant dans le respect que nous pouvons arriver à faire avancer le pays.
Je croise les doigts pour que mon message soit bien compris et entendu par les Libanais, et les Tripolitains tout particulièrement. J’aime ce pays, mais nous ne pouvons pas continuer à vivre si nous ne prenons pas conscience de ce qui ne va pas, le dire et essayer d’y remédier pour que notre pays évolue comme tout pays civilisé.


ben,c'est çà...Merci Faten pour ce beau texte...ou plutôt,ce ,'est pas çà...c'est ce qui devrait être,mais qui n'est pas...Tripoli et sa région ont toujours eu une attitude ambigüe par rapport au Liban...ceux qui connaissent l'histoire de notre pays le savent...souvent prête à larguer les amarres vers la "soeur" Syrie... depuis l'Indépendance... ce qui ferait plaisir à tous les Libanais,c'est que Tripoli se décide à n'être que Libanaise...je l'ai écrit...j'assume...
13 h 30, le 17 juin 2013