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Chaque homme dans sa nuit...

Ce que le Moyen-Orient peut/doit apprendre de Nelson Mandela

17/06/2013
«Les saints devraient toujours être présumés coupables, jusqu’à ce que l’on prouve leur innocence.»
C’est avec ces mots que commence l’un des articles de George Orwell, intitulé «Reflections on Gandhi». Irrité par certaines postures chez Gandhi (le végétarisme, la tenue vestimentaire, le côté réactionnaire et le refus de s’insérer dans l’économie moderne), Orwell a voulu voir de plus près si ce saint laïc n’avait pas usurpé sa réputation et si derrière cette humilité de façade ne se cachait pas beaucoup de vanité. Il a donc épluché tous les écrits de Gandhi et passé au peigne fin une bonne partie de sa vie, pour parvenir à la conclusion que la réputation de Gandhi était bel et bien méritée, que cet homme avait réussi, avec les seules forces de l’esprit, à mettre à bas un système impérial aussi oppressif que bien huilé. Orwell a ainsi surmonté son «mépris esthétique» pour celui que Churchill qualifiait de «fakir séditieux à moitié nu», et a conclu que, comparé à tant d’hommes politiques de son temps, Gandhi avait réussi, en menant son combat de façon obstinée mais sans violence et sans haine, à «désinfecter l’air politique».
C’est à un pareil constat que parvient celui qui cherche à établir un bilan de l’action de cette figure de légende, sanctifiée de son vivant, que fut Nelson Mandela. Il ne fut guère exempt de défauts et a commis quelques erreurs politiques manifestes (il n’a pas pris la mesure du drame à grande échelle qu’a représenté l’épidémie du sida, s’est montré trop tolérant envers Mugabe du Zimbabwe, a initialement fait trop confiance à un Thabo Mbeki qui s’est avéré être un fossoyeur d’une bonne partie de son héritage, a fermé les yeux sur certaines dérives de son ex-épouse Winny...), mais il n’en reste pas moins que Mandela se détache de l’écrasante majorité des hommes de son siècle. Il ne s’est jamais présenté comme un prophète, mais comme un serviteur du peuple. Il a toujours cherché à tirer ce peuple vers le haut, à réveiller les plus nobles sentiments, alors que la plupart des hommes politiques n’ont aucun scrupule à se faire élire en stimulant et en flattant les plus bas instincts du peuple.

Bas/nobles
Nous vivons dans un monde où se réveillent les fureurs nationalistes, populistes et sectaires aussi bien dans les démocraties occidentales que dans les pays émergents. Aux États-Unis, faisant fi de la Constitution, Peter King, un congressman de New York qui cherche constamment à réveiller les instincts maccarthystes, a appelé cette semaine à emprisonner le courageux journaliste et défenseur des libertés publiques Glenn Greenwald, coupable d’avoir simplement voulu faire son métier. En France, un cynisme électoraliste pur a conduit un homme politique de premier plan, Jean-François Copé, à jouer la politique de la peur et à agiter l’épouvantail d’une invasion de musulmans qui viendraient dérober aux petits Français leurs pains au chocolat. Dans le monde musulman, des centaines d’imams semi-lettrés jouent aussi avec des allumettes en tenant des discours d’un autre âge et en réveillant le spectre de la fitna, la grande discorde entre sunnites et chiites. Partout, on surfe sur l’altérophobie (la peur de l’autre, quel qu’il soit), pour gagner des positions de pouvoir.
Au fond, quelle est la différence entre un homme politique et un homme d’État ? Selon l’heureuse formule de James Freeman Clarke, l’homme politique cherche à gagner les prochaines électionsalors que l’homme d’État songe à l’intérêt des prochaines générations. Mandela fait incontestablement partie de la deuxième catégorie. Il aurait été on ne peut plus simple pour lui que d’en appeler à la vengeance après des décennies d’humiliations infligées aux noirs par le système d’apartheid, né en 1948 et qui a perduré pendant plus de 40 ans. Il a au contraire choisi la voie la plus difficile, celle de la réconciliation et de l’appel aux plus nobles instincts. Il acompris l’idée de Frantz Fanon selon laquelle l’oppression ne se termine pas lorsqu’un policier noir succède à un policier blanc, mais lorsque triomphe des deux côtés la reconnaissance d’une commune humanité. Le racisme biologique est certes aujourd’hui discrédité, mais le racisme culturel, l’essentialisme, l’ethno-différentialisme ont encore de beaux restes et continuent de faire des dégâts.

Moral High Ground
Le message de Nelson Mandela est universel, mais c’est particulièrement au Moyen-Orient qu’il doit aujourd’hui résonner et se répandre. Depuis de nombreuses années, beaucoup au Moyen Orient rêvent de «solution sud-africaine» et de «commissions de la vérité et de la réconciliation.» S’il y avait des leçons à retenir de l’attitude de Nelson Mandela, c’est d’abord l’impérieuse nécessité de sortir des imprécations, de renoncer à la perpétuelle déshumanisation de l’adversaire, de mener un combat humaniste fondé sur les idéaux universels de la justice et la dignité humaine, de maintenir ce que les anglophones appellent le Moral High Ground. La leçon de Mandela, c’est aussi la nécessité de mener un combat intelligent tout en se montrant intransigeant sur le fond. Un combat aussi homérique nécessite de trouver des alliés, de mener de vastes campagnes de communication, de savoir parfois être souple, mais sur le fond, un seul positionnement vaut : l’égalité ou rien... La dignité humaine, la liberté d’un peuple, le refus de la discrimination sur bases ethnique ou religieuse sont des positions de principe sur lesquelles il est impossible de faire quelque compromission que ce soit. À aucun moment, Mandela n’aura courbé l’échine, à aucun moment il n’aura renoncé à ce combat pour l’égalité. Même lorsque tout semblait perdu, lorsque le monde entier se désintéressait de son combat, lorsque Ronald Reagan et Margaret Thatcher qualifiaient ses amis de terroristes, Nelson Mandela a toujours gardé confiance dans l’inéluctabilité de la victoire, parce qu’il savait que son combat reposait sur des droits inaliénables qui ne pourraient être éternellement bafoués.
Dans le flot torrentiel d’hommages qui ne vont pas manquer de saluer Mandela à sa disparition, un sujet sensible sera probablement oublié: celui du lien historique et symbolique entre l’Afrique du Sud et la question palestinienne. Les gouvernements israéliens successifs ayant souvent apporté leur soutien au régime de l’apartheid en Afrique du Sud, il s’est créé une solidarité naturelle entre les peuples sud-africain et palestinien. Il existe en outre en Afrique du Sud une admirable communauté juive qui fut à l’avant-garde du combat contre l’apartheid aux côtés de Nelson Mandela. Ce sont souvent des membres de cette communauté qui vont ensuite monter au front pour dénoncer le traitement réservé aux Palestiniens, qui vient leur rappeler de biens mauvais souvenirs.

Gordimer + Said
En mai 1991, quelques mois après la libération de Nelson Mandela, la grande romancière sud-africaine Nadine Gordimer, prix Nobel de littérature, amie proche d’Edward Said, invite le grand intellectuel américano-palestinien à faire une visite en Afrique du Sud pour rencontrer Nelson Mandela et Walter Sisulu, leader de l’ANC. Cela donnera l’occasion à Edward Said de souligner ce qui faisait à ses yeux la force de Mandela, par opposition à bien des leaders arabes: Mandela a toujours distingué stratégie et tactique. Intraitable sur les grandes questions de fond, il a su se montrer habile tacticien, saisir les opportunités, pénétrer les consciences universelles en mobilisant l’opinion publique internationale. A contrario, on a tendance au Moyen Orient à sacrifier l’essentiel, à polémiquer de façon incessante sur des questions purement tactiques, à oublier que le combat se mène d’abord au niveau de l’opinion, qu’il ne suffit pas de rencontrer un président américain, qu’il faut mener des campagnes grassroots, arpenter les campus, travailler étroitement avec les associations, mobiliser les alliés potentiels pour faire triompher la justice.
Nelson Mandela fera ensuite une déclaration très forte et symboliquement très importante sur la question palestinienne, établissant un lien direct entre les deux combats: «Nous savons trop bien que notre liberté ne sera complète, dira-t-il, que lorsque les Palestiniens auront également obtenu la leur.» Son fidèle ami et collaborateur l’archevêque Desmond Tutu deviendra lui aussi l’un des principaux défenseurs des droits des Palestiniens sur la scène internationale. Ce qui conduira l’universitaire pro-israélien Allen Dershowitz à mener des campagnes violentes contre l’archevêque Tutu et à voir en lui rien de moins que «l’un des hommes les plus vils à la surface de la terre»!

Liban : apartheids !
Le Liban aurait aussi tant à apprendre de Nelson Mandela. Vingt ans après la chute de l’apartheid en Afrique du Sud, les ghettos psychologiques libanais continuent de prospérer. Plus que jamais, les communautés sont fermées sur elles-mêmes, tant obsédées par la volonté de préserver leur «différence» qu’elles en viennent à perdre de vue tout ce qui les rassemble. Le peuple libanais partage pourtant une même culture, une même langue, les mêmes habitudes, la même musique, la même nourriture, mais le venin du confessionnalisme fait que vient partout triompher ce que Freud appelait le «narcissisme des petites différences» et la recherche de boucs émissaires extérieurs à la communauté. Le Liban, où l’on cause «convivialité» dans les colloques et où l’on se vante d’avoir inventé une formule unique au monde est en fait un le pays des mille et un apartheids: l’apartheid entre Jabal Mohsen et Bab el-Tebbaneh, l’apartheid entre Chiyah et Ain el-Remmaneh, l’apartheid entre Tariq Jdidé et Ghobeyri, et tous ces autres apartheids dans les têtes. Toute la société libanaise semble être fondée sur d’incertaines et spécieuses lignes de démarcation entre «eux» et «nous ». La logique du «eux et nous» est une logique éminemment dangereuse qui peut conduire au pire. On utilise du soir au matin des formules mal comprises, comme «droit à la différence» pour masquer un rejet de l’autre. Amin Maalouf l’a bien compris, lui qui déclarait au Figaro en 2004: «Pour moi, le droit à la différence est un slogan d’apartheid. Donner des droits à des communautés, c’est rendre les citoyens prisonniers de leurs communautés.» Tant que nous n’aurons pas libéré les citoyens libanais et arabes de tout ce qui les étouffe et les embrigade, tant que nous n’aurons pas mis à bas la tyrannie des préjugés qui règne dans nos sociétés, tous les hommages à Mandela apparaîtront bien hypocrites.

*Karim Émile BITAR est géopolitologue et consultant, directeur de recherche à l’IRIS et vice-président du Cercle des économistes arabes.

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