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Les Occidentaux ont besoin des élections pour légitimer leur présence en Afghanistan - Éclairage

Les Occidentaux ont besoin des élections pour légitimer leur présence en Afghanistan

Élections législatives entachées de fraudes, regain de la violence et hausse du nombre de victimes civiles et dans les rangs des troupes étrangères, situation politique interne désastreuse... Deux experts analysent, pour « L'Orient-Le Jour », la situation actuelle en Afghanistan.

À Kandahar, des fonctionnaires dépouillent des bulletins de vote. Lors de ces législatives, 4 000 plaintes pour fraude ont été enregistrées. Omar Sobhani/Reuters

Le 18 septembre dernier, 4,3 millions d'Afghans ont voté pour élire leurs députés (soit un taux de participation de 47%), selon la Commission électorale indépendante. Les premiers résultats sont attendus le 9 octobre avant une annonce des résultats définitifs le 30 octobre, a indiqué cette semaine cette commission.
Mais à peine le dépouillement des votes a-t-il commencé que 4000 plaintes pour irrégularités et possibles fraudes, dont plus de 2000 pour le seul jour du scrutin, ont été enregistrées auprès de la commission chargée d'enquêter sur les violations lors des législatives. Des fraudes qui ne sont pas une surprise, le président Hamid Karzaï ayant lui-même prévenu, avant le vote, que le scrutin serait entaché d'irrégularités.
Pour le numéro un de l'ONU à Kaboul, Staffan de Mistura, ces élections étaient surtout importantes «pour que la communauté internationale sente qu'elle utilise ses ressources financières et malheureusement son sang pour une cause liée aux valeurs démocratiques». Une affirmation appuyée par Mariam Abou Zahab, chercheuse au CERI. «Les élections sont importantes pour la communauté internationale pour montrer à leur opinion publique qui n'est plus du tout favorable à la guerre en Afghanistan que le processus démocratique est en marche. Il s'agit là de propagande pour justifier leur présence à Kaboul», estime la spécialiste de l'Afghanistan et du Pakistan. «Les Occidentaux voulaient ces élections parce que tout le monde a constaté l'échec de l'offensive militaire sur le terrain. Les élections représentent un canal de communication: les Afghans sont entachés de démocratie, ils vont voter, c'est pas mal, c'est grâce à nous», affirme pour sa part Karim Pakzad, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).
Reste que les Occidentaux ont tiré les leçons du précédant scrutin. «À mon avis, si les Occidentaux n'ont pas envoyé d'observateurs pour ces élections, c'est uniquement pour ne pas se retrouver dans la même situation que lors de la présidentielle», ajoute M. Pakzad. Un scrutin, pour lequel les observateurs étrangers avaient été envoyés, qui avait fait l'objet de fraudes massives.
D'après ces spécialistes, les législatives étaient donc juste une sorte de justification de la présence occidentale en Afghanistan et non un véritable processus démocratique. «Pendant les huit dernières années, les Afghans ont essayé de mettre en place des institutions, d'utiliser le suffrage universel pour élire le président et le Parlement. Mais il ne faut pas oublier que l'Afghanistan est un pays en guerre. De plus, d'après les derniers chiffres de l'ONU, 74% de la population est analphabète et n'a pas d'expérience démocratique. En outre, ce sont les traditions ancestrales qui dominent la vie sociale des Afghans, cela dans un contexte d'insécurité croissante. Tout cela fait que les Afghans ne se sentent pas vraiment concernés par ce qui se passe lors des élections », explique le chercheur de l'IRIS.

Insécurité croissante
De fait, l'insécurité ne fait que croître. Selon l'Afghanistan NGO Safety Organisation (ANSO), organisme qui suit les questions de sécurité pour les organisations non gouvernementales, «l'Afghanistan est plus dangereux aujourd'hui qu'à n'importe quelle période depuis 2001». Un regain de violence dont sont d'abord victimes les Afghans, mais également les soldats étrangers. Avec 530 morts depuis le 1er janvier, 2010 est déjà l'année la plus meurtrière pour les forces internationales. « En 2004, il y avait eu 60 morts dans les rangs de la Force internationale d'assistance et de sécurité (ISAF) », selon M. Pakzad.
«Tout le monde a accepté le fait qu'il n'y a pas de solution militaire en Afghanistan. Les forces occidentales ont tout essayé. En 2002, il y avait 3000 soldats, en 2010 il y en a 150000 et de plus en plus de morts. Cela montre clairement que la guerre s'est intensifiée et que les insurgés sont de plus en plus forts. La situation sécuritaire s'est également dégradée pour les civils. Au début de l'offensive, en 2002-2003, les talibans étaient cantonnés dans l'est et le sud du pays, des zones à majorité pachtoune. Aujourd'hui, les insurgés se trouvent également au Nord, y compris dans les zones où vivent d'autres ethnies. Les talibans sont partout, à l'exception de la région centrale, qui est majoritairement chiite», ajoute le spécialiste. Une analyse partagée par Mariam Abou Zahab : «Aucune province n'est préservée, l'insurrection est partout dans le pays et le renforcement des troupes étrangères ne ferait qu'augmenter cette insurrection.»
Face à ce regain de violence et à l'impuissance de la communauté internationale, le nouveau mot d'ordre, depuis trois ans, est le dialogue. L'ensemble des pays occidentaux encourage ce dialogue entre Hamid Karzaï et les insurgés. «Mais les talibans sont en position de force et ils refusent la main tendue par le chef de l'État. En plus, personne n'a convaincu le Pakistan de prendre réellement part à la lutte contre les talibans», estime Karim Pakzad.

Institutions afghanes
Au lendemain de l'offensive étrangère en Afghanistan, fin 2001, une conférence interafghane, organisée sous l'égide des Nations unies, avait eu lieu à Bonn pour déterminer les contours du régime politique qui remplacerait celui des talibans. Lors de cette conférence, il avait été décidé que la future Constitution afghane devrait, entre autres, respecter les valeurs démocratiques. Il était notamment prévu qu'au minimum 25% des députés soient des femmes. Suite à l'élaboration de cette nouvelle Constitution, Hamid Karzaï avait été désigné, en décembre 2001, président de l'administration intérimaire de l'État islamique d'Afghanistan jusqu'à son élection, en 2004, en tant que président de la République. Le 2 novembre 2009, il était reconduit à son poste pour un mandat de 5 ans, au terme d'une élection âprement contestée en raison d'un niveau record de fraudes.
Selon les institutions mises en place par la Constitution, l'Afghanistan est géré par un régime présidentiel, qui est élu au suffrage universel. Le Parlement est également élu par le même procédé. «En pratique, c'est toutefois le président de la République qui a tous les pouvoirs, le Parlement ne pouvant pas destituer le chef de l'État», souligne le chercheur de l'IRIS.
Une des prérogatives de la Chambre est un vote de confiance pour chacun des ministres proposés par le président. «Par le passé, le Parlement n'a pas voté pour certains ministres présentés par M. Karzaï. Malgré ce rejet, M. Karzaï les a quand même nommés ministres. Le Parlement est donc faible, et ce d'autant plus qu'il n'y a pas de partis politiques en Afghanistan », note M. Pakzad. « Il n'y a pas de possibilité de former des blocs politiques, les élus étant officiellement indépendants. L'opposition est donc fragmentée. Certains groupes s'unissent pour quelque chose de ponctuel, mais ça s'arrête là », déclare pour sa part Mme Abou Zahab.
Par ailleurs, les Afghans n'ont pas d'expérience démocratique. «Depuis toujours, les Pachtouns se référaient au Conseil des barbes blanches au lieu de se référer à l'État central qui n'existait pas. Les tribus résolvaient leurs problèmes grâce à ces jirga, qui gèrent la vie civile. »

Développement et corruption
Outre la démocratisation et la pacification du pays, deux points loin d'être réalisés, les forces internationales devaient relever le défi du développement de l'Afghanistan. Suite à l'intervention américaine en 2001, la communauté internationale avait promis aux Afghans une aide sans précédent concernant le développement. «En ce qui concerne le développement, il y a eu beaucoup d'argent promis et beaucoup déboursé. Mais il y a également eu beaucoup de gaspillage. Sous prétexte de la corruption de l'État afghan, seulement 25 % de l'aide passait par les canaux gouvernementaux, le reste passant par des voies détournées, explique Mariam Abou Zahab. Il y a eu également double emploi de l'argent et de la désorganisation. Ce qui fait que la population, surtout dans les campagnes, qui entend parler de grandes sommes d'argent, ne voit rien venir.»
Pour Karim Pakzad, « même si Barack Obama a insisté sur le volet civil, lors de son élection à la Maison- Blanche, la communauté internationale a d'abord préféré une solution militaire alors qu'un soldat américain coûte 1 million de dollars par mois aux États-Unis. Par ailleurs, la lutte contre le trafic de drogue a été sous-estimée ».
«Malgré cela, de petites choses ont été faites. Il y a plus de routes aujourd'hui qu'il y a dix ans. Il y a plus d'écoles, même si beaucoup de petits Afghans n'y vont pas. Dans le domaine de la santé ainsi qu'au niveau de la restructuration de l'armée et de la police, des améliorations ont également eu lieu. Néanmoins, les talibans exploitent la situation, et c'est là l'une des raisons de l'échec de la communauté internationale. L'insécurité a gagné. C'est le point faible de l'engagement international», conclut M. Pakzad.
Le 18 septembre dernier, 4,3 millions d'Afghans ont voté pour élire leurs députés (soit un taux de participation de 47%), selon la Commission électorale indépendante. Les premiers résultats sont attendus le 9 octobre avant une annonce des résultats définitifs le 30 octobre, a indiqué cette semaine cette commission.Mais à peine le dépouillement des votes a-t-il commencé que 4000 plaintes pour irrégularités et possibles fraudes, dont plus de 2000 pour le seul jour du scrutin, ont été enregistrées auprès de la commission chargée d'enquêter sur les violations lors des législatives. Des fraudes qui ne sont pas une surprise, le président Hamid Karzaï ayant lui-même...