«Autobiographie en creux, le creux coïncidant avec le vide d’un réfrigérateur. Des centaines de chroniques arrachées au néant réfrigéré depuis le vendredi 12 janvier 2001.»
Cette phrase, en guise d’accueil sur le site des
«chroniques frigorifiques»
(http:// monfrigo.plainsong.net), laisse penser qu’il s’agit-là de la page perso d’un monomaniaque qui, presque tous les jours, expose le contenu de son frigidaire en photos et commentaires. En apparence seulement, car il se dégage de ce frigo un humour glacé et sophistiqué, parsemé de réflexions profondes sur notre monde d’aujourd’hui.
Depuis des années, quotidiennement ou presque, David Farreny ausculte son frigidaire. Ses observations, souvent très pertinentes, ce poète des temps modernes les agrémente de photographies témoins et les consigne sur son site Web sous la forme d’un journal de bord.
«Certes, il est bien beau son frigo, mais j’ai le même à la maison», penserez-vous sans doute en parcourant ces lignes. C’est exact, ce frigo mène une existence en tout point similaire à celle de ses congénères, avec des hauts et des bas, au gré des petites courses chez l’épicier, des visites au supermarché et des dimanches, abhorrés parce que nulle nouveauté ne vient égayer le garde-manger.
Oui, c’est vrai, ce frigo n’a rien d’extraordinaire, mais ne vous y trompez pas, passée la surprise du premier contact, on découvre toute la profondeur de ce site. La photo des entrailles de ce frigo n’est en effet là que pour étayer les propos de l’auteur: de délicieuses élucubrations qui oscillent sans cesse entre constat existentiel, regard cynique sur notre société de consommation, second degré et dérives philosophiques à faire passer BHL pour un imposteur.
Qu’il s’agisse des flageolets de la veille, des œufs ou de cette fameuse terrine de canard dans le bac à légume, l’auteur n’est jamais à cours de prétextes pour nous dispenser ses bons mots. Bien sûr, on parcourt ce journal d’un œil léger, mais pas seulement. Car il se dégage de ce frigo ouvert une étonnante mélancolie. Sans doute ce qu’il convient d’appeler le blues du frigidaire.
Maya GHANDOUR HERT
Extraits
«Pourquoi le fabricant du frigo a-t-il tant tenu à munir les coursives de la porte de solides gardes-fous d’acier ? Voulait-il prévenir le désespoir légitime qui peut à l’occasion frapper les victuailles rangées sur ces hauteurs, livrées qu’elles sont, dès la fermeture du frigo, au seul spectacle panoramique de sa perpétuelle jachère – face-à-face anxiogène, on ne le sait que trop bien, susceptible d’inciter les aliments jusqu’aux plus équilibrés à enjamber le parapet pour en finir –? Peut-on d’ailleurs supposer que la barrière absente d’un balcon, au premier plan, ait fini par céder à la poussée suicidaire d’un flacon d’assaisonnement pour nems, probablement écrasé sur le sol en contrebas dans une gerbe de verre et de sauce nuoc-mâm? Alors comme ça, c’est pour ça que mes godasses puaient le poisson, l’autre jour?»
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