Alain Robbe-Grillet est de passage à Beyrouth. En tant qu’écrivain, il participe au colloque “L’amour de la langue” au musée Sursock les 4 et 5 mars. En tant que cinéaste, il a été invité par l’École de cinéma et de réalisation audiovisuelle de l’Alba pour présenter deux de ses films «L’immortelle» et «l’Éden et après». Les séances de projection ont été suivies par un débat avec l’auteur-réalisateur. Pour comprendre Robbe-Grillet le cinéaste, il faut se référer à l’écrivain.Chef de file du Nouveau roman né dans les années 50, il a voulu détruire la notion de personnage et l’analyse psychologique. Il refuse de mettre en place une intrigue. «Ce qui compte, c’est le travail de l’écriture». Côté cinéma, c’est un peu pareil. En substituant l’image aux mots, il vise à développer «un mode de narration libéré des liens de causalité et de cohésion spatiale et temporelle pour privilégier un travail qui porte à la fois sur le plan-séquence, les jeux de la littéralité, les cassures du montage, le jeu déphasé des acteurs, de sorte que ce sont les diverses modalités de manifestation de la temporalité qui prennent le pas sur l’action et deviennent les véritables enjeux». À la tradition réaliste du cinéma, qui repose sur les conventions du récit, Robbe-Grillet oppose une autre forme de réalisme, qui suggère «le déroulement de la conscience avec ses opacités, ses ruptures temporelles, son apparente incohérence». Montage Robbe-Grillet revendique l’influence d’Eisenstein. Ils auraient en commun cette même volonté d’exploitation du montage, contrairement à la mise en scène tant louée par André Bazin dans Les Cahiers du cinéma. L’art du montage marque pour Robbe-Grillet «la rupture avec le cinéma traditionnel». Entre questionnement formel et approche expérimentale, il recommande une nouvelle vision du monde. «Le montage procède d’une recréation symbolique (exploitation des figures géométriques et des lois de la perspective) ; dans chaque plan et entre les plans, s’instaure une dynamique des formes qui stimule le spectateur. La forme est fond, pure idéologie visuelle et émotionnelle, ce qui semble exclure tout formalisme». Les films de Robbe-Grillet font du spectateur quelqu’un qui participe activement à la production du film même. Non point à la production technique, bien évidemment, mais à la production intellectuelle du film. «L’œuvre que je vous propose est un appel à votre participation créatrice; chacun de vous doit être celui qui fait le film», souligne-t-il. Sensibilité Robbe-Grillet prône ce qu’il appelle la «dysnarration».La démolition, la dislocation du récit. Face à cette méthode,deux attitudes sont alors possibles, dit-il. Ou bien le spectateur cherchera à reconstituer quelque schéma cartésien, le plus linéaire qu’il pourra, le plus rationnel, et ce spectateur jugera sans doute le film difficile, si ce n’est incompréhensible. Ou bien au contraire il se laissera porter par les extraordinaires images qu’il aura devant lui, par la voix des acteurs, par les bruits, par la musique, par le rythme du montage, par la passion des héros. À ce spectateur-là le film semblera le plus facile qu’il ait jamais vu : un film qui ne s’adresse qu’à sa sensibilité, qu’à sa faculté de regarder, d’écouter, de sentir et de se laisser émouvoir. L’histoire racontée lui apparaîtra comme la plus réaliste, la plus vraie, celle qui correspond le mieux à sa vie affective quotidienne. Selon Robbe-Grillet, L’année dernière à Marienbad, réalisé sur un de ses textes par Resnais, fonctionne comme notre esprit, avec ses étrangetés, ses trous, ses obsessions, ses régions obscures. Le spectateur croit d’abord avoir affaire à un film narratif classique, mais la créativité du spectateur est demandée quand le récit se conteste lui-même et perd sa cohérence. D’une façon générale, la «dysnarration» instaure des ruptures entre la fiction et la narration, dédiégétisant cette dernière pour la ramener du côté de l’énonciation. De cette expérience, on ne sort pas riche d’un plus grand savoir mais on sait d’après lui que l’on sort riche d’un regard neuf. Sans doute pour y voir plus clair.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Alain Robbe-Grillet est de passage à Beyrouth. En tant qu’écrivain, il participe au colloque “L’amour de la langue” au musée Sursock les 4 et 5 mars. En tant que cinéaste, il a été invité par l’École de cinéma et de réalisation audiovisuelle de l’Alba pour présenter deux de ses films «L’immortelle» et «l’Éden et après». Les séances de projection ont été suivies par un débat avec l’auteur-réalisateur. Pour comprendre Robbe-Grillet le cinéaste, il faut se référer à l’écrivain.Chef de file du Nouveau roman né dans les années 50, il a voulu détruire la notion de personnage et l’analyse psychologique. Il refuse de mettre en place une intrigue. «Ce qui compte, c’est le travail de l’écriture». Côté cinéma, c’est un peu pareil. En substituant l’image aux mots, il vise à...