Au cœur du Sertão, héritier de la « civilisation du cuir » née sous influence nord-africaine, le jeune vacher Taislan parcourt à moto le vallon de Catimbau. Photo fournie par Fred Jordão
C’est l’histoire de l’aridité et de la verdure. Des temps modernes et du passé. De la mondialisation et de l’archaïque. De la richesse et de la pauvreté. De l’itinérance et des racines. Ils s’entrechoquent autant qu’ils s’épousent. C’est l’histoire d’une région du Nordeste brésilien, celle du Sertão, l’arrière-pays où ruralité et technologie font connaissance sans se confronter. C’est l’histoire que raconte, en 56 photos exposées au Centre culturel brésilien Guimarães Rosa, le photographe autodidacte brésilien Fred Jordão, qui a grandi entre la mer et la terre rouge de l’intérieur.
Là où la lumière apprivoise la sécheresse
Le Nord-Est du Brésil, à la fois région politique et territoire naturel défini, est une création vieille d’un peu plus d’un siècle, façonnée conjointement par des politiciens, des historiens et des artistes. Cette invention du Nord-Est a légué l’image d’une terre stérile et d’un peuple en proie à une souffrance sans fin, soumis à la fois à la violence et au mysticisme de la nature. Les sécheresses récurrentes de la zone semi-aride brésilienne – rendues visibles par l’essor de la photographie de presse au début du XXᵉ siècle – ont révélé des terres craquelées et des visages émaciés, qui bientôt en sont venus à incarner dans l’imaginaire national le Nord-Est tout entier. Exposé au changement climatique et à l’évolution de la technologie, il semble trouver le moyen de faire coexister les antagonismes en adaptant les nouvelles technologies à un mode de vie épuré, notamment avec la propagation de réservoirs d’eau qui contrent la sécheresse ; un mode de vie qui échappe au temps et à l’espace.

Là où la lumière rencontre l’humain
Fred Jordão est interpellé par ces paysages contrastés qui marquent son regard dès l’enfance. Son objectif saisit ce qu’il appelle « la dignité du quotidien ». Ses photos irradient d’une lumière franche et racontent la lente transformation d’un Brésil souvent oublié, où les traditions s’accrochent aux fissures du temps. « Le Brésil est un pays inondé de rayons de soleil qui tombent de manière oblique, vu sa position par rapport à l’équateur, et le Sertão, qui a longtemps renvoyé un reflet aride, s’habille aujourd’hui de couleurs dont les gens ont soif et que mes photos illustrent », lâche l’artiste, qui souligne l’importance de cette région pour l’avenir du pays.
L’exposition « Les chemins d’un nouveau Sertão » (Veredas de um Novo Sertão) s’inspire de l’héritage littéraire de João Guimarães Rosa, médecin, icône de la littérature et de la diplomatie brésiliennes. Son chef-d’œuvre des années 1950, Grande Sertão : Veredas (Le Diable de Guimarães Rosa à payer dans les arrière-pays), a contribué à métamorphoser le Sertão en espace de voyage, de lutte, de silence et de mystère, un territoire où l’existence humaine se dévoile dans toute sa dimension épique et poétique. Le titre original fait référence aux veredas, ces petits sentiers traversant des zones humides et formant un réseau labyrinthique, où un étranger peut facilement se perdre et où il n’existe pas de chemin unique vers un lieu précis. Car tous les sentiers s’interconnectent de telle sorte que n’importe quelle route peut mener n’importe où. En somme, où échapper à l’autre est impossible.

Un Sertão de mémoire et de métamorphose
Alors que les terres du centre subissent l’effet de l’agrobusiness, le Sertão du Nord-Est se positionne comme une terre d’agriculture familiale et d’énergies renouvelables. Malgré ces mutations, la région préserve des traditions séculaires venues d’Afrique et d’ailleurs – la « civilisation du cuir », le travail des petites fermes, l’architecture rurale singulière, les vêtements de cuir et les coutumes qui accueillent, sans se laisser envahir, les techniques nouvelles. Un trait d’union entre passé et avenir. Une leçon d’écologie que revendique volontiers Fred Jordão, ou « comment utiliser les outils à disposition tout en restant au plus près de la nature et de la simplicité », explique-t-il.
Fred Jordão, pendant les trois dernières décennies, est parti sur les chemins de cet équilibre entre le monde du XXIᵉ siècle et l’univers symbolique du XXᵉ. Dans son viseur : l’imaginaire, le fantastique et une calligraphie qui redéfinissent le Sertão comme un territoire de lumière, de couleur et de forme, où simplicité et rudesse coexistent avec intensité et beauté. « Les métropoles du pays et du Sertão ont monopolisé l’attention ; il me semblait important de faire la lumière sur cet arrière-pays qui nous renvoie à nos racines et sur sa symbolique de résilience », raconte Fred Jordão.

Le Sertão, cette étendue qui alterne sécheresse et vert luxuriant, abrite la Caatinga, cet écosystème unique, changeant au gré des saisons. Jordão y explore le visible et l’invisible. Comme l’écrivain, il ne voit pas le Sertão comme une terre de privation, mais comme un espace d’humanité, de résistance et de mystère, un lieu où la vie s’invente à la mesure du paysage. À la différence du Sud, qui a abandonné l’ancien Brésil en échange des bénéfices matériels de l’industrialisation, le Nord-Est et « ses populations, qui sont primitives, ont des choses à nous enseigner dans le processus de modernisation », confie Fred Jordão.
Son travail, sorte de cartographie poétique, se situe à la frontière du réel et du symbolique, là où la photographie invite à l’introspection et grave des parcours de vie. Très attaché à sa région, Fred ne photographie pas pour dénoncer mais pour comprendre : comprendre comment les hommes habitent la sécheresse, comment beauté et rudesse peuvent rimer, comment la mémoire se tisse entre la poussière et la lumière.
Dans ce Sertão, les motos ont remplacé les chevaux, les panneaux solaires se sont dressés entre les cactus, mais le mélange des cultures perdure, en toile de fond d’un Brésil pluriel qui balaie tous les stéréotypes. « Les chemins d’un nouveau Sertão » est plus qu’une exposition : une immersion dans une terre qu’on croyait figée, un périple à la rencontre d’un Brésil profond, ce Sertão qui, selon les mots de Guimarães Rosa, « est en nous autant qu’autour de nous ».
Véritable régal visuel, l'exposition peut être découverte au premier degré pour la qualité esthétique des clichés, comme repensée dans une dimension intellectuelle qui s’appuie sur sa connotation littéraire, ce qui la rend accessible à tous.
« Les chemins d’un nouveau Sertão » est visible au Centre culturel brésilien Guimarães Rosa jusqu’au 5 décembre, les lundis, mercredis et vendredis de 10h à 17h, et les mardis et jeudis de 10h à 20h.


