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Moyen Orient et Monde

« Nous avons un message pour Bachar el-Assad : nos jeunes sont morts, mais pas leurs idées »

Témoignage

« Trois de mes frères sont morts à Saydnaya » : le calvaire d’une famille d’activistes syriens, raconté à « L’Orient-Le Jour » par la grande sœur, Amina Khoulani.

24/08/2018

Majed, Abdel Sattar et Mohammad Khoulani étaient frères. Tous trois sont morts dans la tristement célèbre prison syrienne de Saydnaya, probablement sous les coups et la torture. Et si, en 2013, la mort de Mohammad avait été officiellement annoncée par les autorités, qui avaient déclaré que le jeune Syrien était décédé d’un arrêt cardiaque, celle de ses frères n’a été confirmée à leur famille qu’il y a quelques semaines. Alors qu’ils seraient morts en 2013 eux aussi.
Dans le courant du mois de juillet, plusieurs ONG syriennes, dont le Réseau syrien pour les droits de l’homme (SNHR), ont révélé que les autorités avaient commencé à rendre publics les décès de milliers de personnes arrêtées à travers le pays. L’administration syrienne a ainsi envoyé une liste d’un millier de noms de détenus arrêtés en 2011 pour avoir manifesté contre la dynastie Assad aux autorités municipales de Daraya, ancien haut lieu de la révolution, dont sont originaires les Khoulani. Pour chaque nom se trouvant sur cette funeste liste, et notamment ceux de deux des frères Khoulani, le ministère de l’Intérieur a émis un certificat de décès officiel.
« Majed el-Dine Khoulani, né en 1989, décédé à Damas le 15 janvier 2013 à 22h. » « Abdel Sattar Khoulani, né en 1980, décédé à Damas le 15 janvier 2013 à 22h. » Une poignée de mots qui ont réduit en miettes cinq ans d’espoir et d’attente pour la famille Khoulani.
Contactée par L’Orient-Le Jour, leur grande sœur, Amina, installée depuis quelques mois à Londres avec sa famille, raconte le calvaire vécu par cette famille d’intellectuels.

Idéaliste et pacifiste
« Avant la révolution, Majed était étudiant en droit. Ensuite, alors qu’il avait juste une vingtaine d’années, il a fait partie des leaders des mouvements de protestation à Daraya. Majed était un idéaliste, un pacifiste », se souvient Amina, aujourd’hui mère de trois enfants. « C’est le groupe auquel il appartenait qui a organisé l’initiative des roses, au cours de laquelle les jeunes offraient des fleurs dans des bouteilles d’eau aux soldats du régime qui réprimaient les manifestations », raconte-t-elle. Sur ces rameaux d’olivier de fortune, le même message était écrit : « Nous sommes tous syriens, pourquoi veux-tu me tuer ? »
 « Mon petit frère mettait un point d’honneur à ce que le mouvement reste pacifiste, quelles que soient les mesures prises par le régime », souligne Amina Khoulani, 42 ans. Majed est arrêté par la police militaire le 8 août 2011, une vingtaine de jours après l’arrestation, à son domicile, de son grand frère, Abdel Sattar, représentant de commerce et père de deux enfants, également impliqué dans les manifestations.

Exécutés
 « Pendant des mois, nous nous sommes rendus à la prison et dans toutes les administrations pour avoir de leurs nouvelles, nous avons payé pour avoir des informations », raconte Amina Khoulani d’une voix douce. L’insistance et les pots-de-vin de la famille Khoulani finissent par payer à la fin de l’année 2011. Ils ont droit à une visite. Elle leur laissera un goût amer. « Nous avons été autorisés à les voir, mais il y avait une grande fenêtre et deux rangées de gardiens entre eux et nous. Il était impossible de leur poser des questions, de leur parler », relate Amina, scandalisée par l’état dans lequel elle a vu ses frères pour la dernière fois. « Ils étaient affreusement maigres, ils semblaient détruits, physiquement et mentalement ; nous pouvions voir dans leurs yeux qu’ils avaient perdu toute confiance en eux », décrit-elle.
À l’automne 2013, alors que les Khoulani continuent de se rendre régulièrement à la prison, un de leurs intermédiaires leur dit froidement qu’ils doivent arrêter de poser des questions, que les deux frères « ont été condamnés à mort et que la sentence a été appliquée ». « Nous n’y avons pas cru. Nous avons pensé que notre contact voulait nous soutirer encore plus d’argent. Nous ne pouvions pas imaginer qu’ils aient été exécutés alors qu’ils n’avaient rien fait. Ils n’ont jamais porté les armes ni fait preuve de violence ! » lance cette diplômée en lettres de l’Université de Damas.
La voix étranglée par les sanglots et la colère, Amina Khoulani explique que la date à laquelle ce gardien leur apprenait que Majed et Abdel Sattar avaient été exécutés est celle qui est inscrite, noir sur blanc, sur le certificat de décès que la famille vient de recevoir. Cinq ans plus tard.

Cadavre ambulant
C’est également à l’automne 2013, quelques jours après l’annonce de l’intermédiaire, qu’Amina Khoulani et son mari sont arrêtés. Elle sera détenue pendant six mois, lui deux ans et demi. « Nous avons été arrêtés simplement parce que nous distribuions des pamphlets, collions des affiches et participions aux manifestations », explique-t-elle, précisant que du jour au lendemain, ses enfants – elle en avait deux à l’époque – se sont retrouvés sans leurs deux parents. À sa sortie de prison, en avril 2013, étant de nouveau menacée par les services de renseignements, Mme Khoulani prend la décision de fuir la Syrie pour le Liban.
Le 22 de ce même mois d’avril, alors que Daraya, assiégée depuis des mois, croule sous les bombes, la police militaire perquisitionne le domicile des Khoulani et arrête les deux autres frères : Mohammad et Bilal, alors âgés de 25 et 35 ans. Ils n’étaient pas impliqués dans le mouvement de protestation, mais « s’appeler Khoulani et habiter dans la localité rebelle semblait être un motif d’incarcération suffisant aux yeux du régime », souligne Amina.
« Au bout de sept mois, et parce que nous avions à nouveau versé beaucoup d’argent, Bilal a été libéré. Il était méconnaissable. Un vrai cadavre ambulant », se souvient Mme Khoulani. À sa sortie de prison, Bilal a affirmé que Mohammad était mort. « Mais comme il était très malade et traumatisé par toutes les tortures qu’il avait subies, la famille a eu du mal à le croire », poursuit la Syrienne. La famille aura pourtant une double confirmation de son décès. D’abord quand les Khoulani découvrent une photo de sa dépouille dans le « rapport César », du nom de code de cet ancien employé de la police militaire syrienne qui a diffusé plus de 10 000 photos de cadavres de détenus torturés dans les prisons du régime. Ensuite, parce que, « quasiment au même moment, la police militaire a envoyé à la famille un certificat de décès, annonçant que Mohammad était mort le 17 mai d’un arrêt cardiaque, lui qui était en excellente santé quelques mois plus tôt », souligne Amina.

« Holocauste »
Cinq ans plus tard, Amina quitte le Liban pour l’Angleterre. Ses parents, « menacés pour avoir éduqué des intellectuels et des activistes », et son frère Bilal se réfugient également en Europe. Et ils mandatent un avocat pour chercher les noms de Majed et Abdel Sattar parmi la longue liste des victimes de Saydnaya. L’avocat leur rapporte les deux certificats de décès qui montrent que les deux frères sont morts le même jour à la même heure... Majed avait 24 ans, Abdel Sattar 33.
« Nous ne savons pas exactement où ils sont morts, ni comment. Et encore moins si nous pourrons un jour récupérer leurs dépouilles », déplore Amina qui estime qu’ « aucun dictateur, dans l’histoire et dans le monde entier, n’a commis les mêmes horreurs que le président syrien ». Cette ancienne professeure d’histoire va jusqu’à comparer les atrocités des prisons syriennes à « un nouvel Holocauste ». « Assad s’est attaqué aux intellectuels et aux gens cultivés parce qu’il savait qu’en quelques mots seulement, ils pouvaient le faire tomber et parce qu’ils avaient la confiance du peuple », poursuit-elle. Fort de ses dernières victoires militaires, il veut désormais « clore le dossier des disparus » selon Amina qui a créé avec d’autres femmes l’association « Des familles pour la liberté », qui milite pour que lumière soit faite sur le sort des disparus et détenus de la guerre.
« Nous avons un message pour Bachar el-Assad, déclare-t-elle. Nos jeunes sont morts, leurs corps ont disparu, mais pas leurs idées. Ils ont ouvert un chemin et nous marchons sur leurs pas. »

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