L’enlèvement d’Europe.
Parlons tricot et crochet. A priori, une femme qui tricote n'a rien de féroce. Au contraire, elle appelle des images de chaleur, de tendresse et d'amour ; c'est souvent pour d'autres qu'elle travaille. Dans la chaleur de son foyer. La tricoteuse pionnière Pénélope n'a-t-elle pas accédé au panthéon des immortelles de la fidélité conjugale en travaillant une tapisserie pendant l'absence de son Ulysse de mari, parti guerroyer ?
D'un autre côté, impossible de négliger le mythe des tricoteuses de la Révolution française (les fameuses de Robespierre), qui se mettaient au travail en écoutant les orateurs révolutionnaires, puis se posaient au pied des guillotines et, selon certains récits, trempaient leurs mouchoirs dans le sang des victimes. Ces tricoteuses-là appellent une image de mort et de cruauté. Fatima Mortada, notre tricoteuse nationale, se place sans doute entre les deux extrêmes. Entre l'instinct de survie et celui de marquer des révolutions. Entre le travail méticuleux et assidu et la volonté de chambouler les acquis. Entre les us et coutumes et les questionnements et les défis.
« Je suis une voyageuse, une nomade, une étrangère dans un monde fluctuant, changeant, mouvant. Je suis également une conteuse, une célibataire et une tricoteuse. J'oublie parfois que je suis une artiste et me croit une sorte d'activiste politique. Après tout, l'art n'est-il pas supposé changer le monde ? » souligne la jeune artiste au look mi-punkette, mi-bohème.
Dans Labyrinthe, qui comprend plus de quarante œuvres entre peinture, croquis, gravure, sculpture souple, broderie artisanale et installation vidéo, elle célèbre l'alliance de l'imagerie érotique et de l'art, du tricot et de la peinture. Et propose une relecture de quelques œuvres emblématiques d'une certaine évolution dans l'histoire de l'art. Comme le fameux tableau de Courbet, L'Origine du monde. Dont elle présente quelques variations. Ou d'autres images inscrites dans la mémoire collective comme celle de l'enlèvement d'Europe qu'elle représente ici toute nue, dans une posture de chevauchée fantasmagorique, le taureau arc-bouté et Europe offerte et lascive. Dans une salle de la galerie réservée à un public adulte, les femmes charnelles, offertes aux regards dans des poses intimes, ne manquent pas, pratiquant l'onanisme, dans le plus simple des attraits ou dans des assemblées collectives, sous différentes coutures. Ces images de porno-soft, d'érotisme, se mélangent avec celle de la mort (la petite comme la grande). Le voile fait son apparition sur un corps nu, rappelant le fameux tchador du designer chypriote-british Hussein Chalayan. Mais l'artiste refuse qu'on explique son art comme une critique envers ses origines musulmanes. « L'hypocrisie est universelle », se contente-t-elle de répondre.
Née en 1980, Fatima Mortada a fait des études de beaux-arts à l'Université libanaise. En 2009, elle s'est installée à Londres où elle a obtenu un MA à l'Université de Southampton, Winchester School of Art (2010), et a reçu une bourse de trois ans pour accomplir son PHD.
Sur la toile, Mortada esquisse un dessin et le colorie à l'aide, non pas de pinceaux et de peinture, mais de fils et de tricots. Ses matériaux de prédilection sont : des fils multicolores, de l'aquarelle, de l'encre, et de l'acrylique. Résultat organique mais aussi terriblement orgiaque.
Les tissages de Fatima représentent donc la féminité, la domesticité. Mais aussi la rébellion et le chaos. Car l'artiste laisse souvent des bouts de fils pendants, enchevêtrés, débordants, déchirés, effilés. Est-ce une façon de s'opposer à la technique méticuleuse et studieuse de la broderie pour montrer sa rébellion sur les codes établis. De défigurer l'habit, le prêt-à-porter pour dénoncer le prêt-à-penser ?
Dans l'installation vidéo qu'elle donne à voir ici, l'artiste apparaît nue, enroulée dans un papier cellophane transparent. Elle porte une perruque qu'elle coupe petit à petit. Puis elle se couvre d'un voile blanc de mariée. « Mon œuvre parle de la formation des concepts sexuels, de l'identité, des codes vestimentaires, des rôles de genre, et du statut socio-psychologique entre les deux sexes », explique la jeune femme en passant ses doigts longs et effilés sertis de bagues sur un crâne où ses cheveux commencent à pousser. Une renaissance triomphant sur une maladie terrible mais vaincue. On l'espère.
En proposant de douloureuses questions identitaires et philosophiques, Mortada défie la dialectique qui détermine ce qui peut être considéré comme de l'art. Elle pose un regard critique sur le matériau, le support et la représentation. Défiant les hiérarchies de toutes sortes, que ce soit celles du medium ou du genre.
Une œuvre labyrinthique, en somme, avec plusieurs fils... d'Ariane, à suivre.


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