Des municipales, certes, mais une démocratie en chute libre

Des municipales, certes, mais une démocratie en chute libre

Turquie

Des élections qui braquent les projecteurs sur une guerre ouverte mais cachée au sein de la galaxie islamiste entre Erdogan et Gülen.

31/03/2014

Des élections de grande importance ont eu lieu hier en Turquie pour élire les maires des 3 000 communes à travers le pays.
Ces municipales étaient d'autant plus cruciales que le poids des enjeux nationaux leur a donné une dimension de plébiscite. En effet, elles ont permis au Premier ministre Recep Tayyip Erdogan de savoir si, malgré la vague de contestation qui a agité le pays depuis le mois de juin, le peuple est toujours de son côté. Une assurance d'un soutien populaire malgré les scandales de corruption qui ont entaché son gouvernement. Une occasion pour un Premier ministre décrédibilisé et affaibli de jauger sa cote de popularité dans une société turque profondément divisée.
Car ces derniers mois, cet homme a maintes fois été au cœur de la polémique. La répression policière brutale des manifestations du parc de Gezi en juin a ouvert la voie par la suite à d'autres violations des droits de l'homme. Et il y a quelques jours, la décision très controversée de M. Erdogan de bloquer l'accès au réseau Twitter a ainsi été perçue comme une nouvelle offensive liberticide et a provoqué un tollé international. Le Premier ministre est resté sourd aux condamnations de l'Occident et a muré l'oiseau bleu dans le silence, vite contourné par les internautes, en représailles à la publication d'enregistrements d'écoutes téléphoniques le mettant en cause dans un scandale de corruption. Par cette décision, la Turquie a rejoint la Corée du Nord, le Turkménistan, Cuba ou l'Iran sur la carte des pays qui censurent les réseaux sociaux.
Et à la veille des élections, c'était au tour de YouTube d'être bloqué sur ordre du gouvernement. La nouvelle bande audio publiée aurait été enregistrée clandestinement le 13 mars à Ankara, et montrerait comment de hauts fonctionnaires du régime turc auraient instrumentalisé le conflit en Syrie pour détourner l'attention de l'opinion sur les affaires de corruption.

La carte de la victime
Pour M. Erdogan, c'est la goutte qui a fait déborder le vase. Cette fois, c'est sûr, quelqu'un complote contre lui. Quelqu'un veut sa chute précipitée, la fin de son règne. En dévoilant ainsi les affaires de l'État, celui qui offusque, dérange et ébranle le gouvernement depuis quelques mois déjà devient vite une « menace pour la nation ». Pour sa défense, et celle de son parti l'AKP (le Parti pour la justice et le développement), le Premier ministre, outré au possible, joue la carte de la victime. Il qualifie de nécessaires toutes les réformes et les épurations décidées par son gouvernement qui permettront à la Turquie de se débarrasser d'un danger pour sa sécurité.

Dans les discours qui ont suivi ce dernier éclat, M. Erdogan semblait accuser, sans le nommer, le prédicateur Fethullah Gülen. Cet intellectuel et penseur musulman turc est l'inspirateur d'un mouvement qui porte son nom, un large réseau de musulmans turcs pieux et très actifs, engagés et dévoués « au service » (Hizmet, en turc) de la société civile. Ce mouvement a pour objectif de transformer une motivation religieuse en mouvement social en condamnant la violence et la terreur, et promeut l'entrepreneuriat, l'éducation et le dialogue interreligieux. Par cette philosophie, M. Gülen prône ainsi la compatibilité de l'islam avec la démocratie et la modernité.
Mais comment un imam âgé de 75 ans, malade, exilé à des milliers de kilomètres en Pennsylvanie, peut-il faire trembler le puissant gouvernement turc? Pourquoi ce mouvement, certes influent, mais qui n'a a priori, aucune ambition politique inquiète-t-il de la sorte l'AKP ?

(Lire aussi : A Istanbul, l'urbanisation version Erdogan sous le feu des critiques)


D'après Miloud Chennoufi, professeur au Collège des Forces canadiennes à Toronto, leur « prétention apolitique est trompeuse ». Bien que les gulenistes ne soient pas une organisation politique à proprement parler, « il est clair que leur structure a une visée politique et un projet de société ». Selon le professeur, « il s'agit d'un réseau remarquable d'entreprises florissantes, d'associations culturelles et humanitaires, d'écoles, d'universitaires, présents en Turquie et un peu partout dans le monde. »
Le mouvement a aussi sa propre organisation patronale, Tuskon, ainsi que ses propres journaux, le groupe Zaman. Ainsi, tout en restant en retrait de la scène politique turque, ce mouvement spirituel a étendu ses tentacules dans toutes les institutions de l'État. Bayram Balci, expert de la Turquie, aime les comparer « aux jésuites de l'islam ».

Un ennemi commun
Mais avant de n'être qu'une « force de l'ombre » aux yeux de M. Erdogan, Fethullah Gülen a été pendant de nombreuses années son compagnon de route politique.
Ils se sont unis pour s'opposer à la domination de l'État par l'armée, leur ennemi commun. D'après M. Balci, la tradition du coup d'État militaire, qui a marqué l'histoire du pays, couplée à un passé d'oppression des segments pieux de la population qui n'avaient jamais adhéré au kémalisme, ont poussé les deux hommes à s'allier. En effet, aussi bien l'AKP que la confrérie se sont sentis menacés par cet establishment militaro-séculaire très puissant; L'un inquiet de se voir renverser, comme son père spirituel Necmettin Erbakan. L'autre, fatigué d'être la cible de son musèlement. Car soupçonné de vouloir étendre ses ramifications au sein de l'appareil de l'État, le mouvement Gülen fut longtemps bridé et surveillé à l'intérieur de la Turquie.
C'est ainsi qu'en 2007, alors que le Premier ministre turc réalisait qu'il avait bien failli être renversé par les militaires, il conclut une alliance informelle avec la néoconfrérie, dont les sympathisants sont nombreux au sein de la police et de la justice. Il s'appuie sur eux pour lancer les procès Ergenekon et Bayloz, renvoyant l'armée dans les casernes, mais au prix de nombreuses irrégularités, injustices et falsifications judiciaires.
« Des centaines d'officiers ont été condamnés à la prison. On le sait aujourd'hui, nombreux parmi eux étaient innocents. En émasculant ainsi l'armée, le mouvement Gülen a participé au renforcement de l'AKP qui, rappelons-le, n'était rien d'autre qu'un allié stratégique de circonstance », constate M. Chennoufi. Et une fois débarrassé de cette hégémonie politique de l'armée, Erdogan s'est empressé de se retourner contre les gulenistes dont « la présence dans les structures de l'État était encombrante ». Car, parallèlement, et bien qu'ils partageaient certaines valeurs conservatrices, les deux hommes « n'étaient pas d'accord sur tout », a insisté le professeur.

(Lire aussi : Pour Gülen, Erdogan est pire que les militaires)


En 2010 déjà, la presse pro-Gülen avait dénoncé l'envoi de la flottille Mavi Marmara à Gaza sans le consentement d'Israël ; elle conteste la légitimité du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, inscrit sur la liste des organisations terroristes en Europe et aux États-Unis) avec lequel Tayyip Erdogan lance des négociations, et critique le ralentissement des pourparlers du gouvernement avec l'UE, sa politique arabe en Libye, au Maghreb, en Syrie, en Égypte où soudain les Turcs deviennent persona non grata.

Démocratie « illibérale »
Les positions des alliés divergeaient aussi sur des questions locales. Là où le gouvernement légifère, que ce soit sur l'alcool ou les relations extramaritales, la néoconfrérie préfère convaincre. Un projet de suppression des « dershane », des centres de préparation aux concours d'entrée aux universités turques qui constituent une source rentable pour M. Gülen, a fini par brouiller les deux partenaires.
Face à cette mise à l'écart, le mouvement a violemment réagi en faisant éclater les scandales de corruption. « Aujourd'hui, la rupture est consommée, et l'AKP a un double problème : d'une part, il lui faut identifier et exclure les membres gulenistes des structures de l'État, ce qu'il s'est déjà engagé à faire en procédant à de véritables purges. D'autre part, l'AKP doit neutraliser l'influence du mouvement Gülen dans la société, notamment dans les segments pieux de la population, ceux-là mêmes qui représentent le vivier électoral sur lequel compte M. Erdogan », explique M. Chennouti. À partir de ce moment, M. Erdogan adopte la stratégie de « l'ennemi de mon ennemi est mon ami », estime encore le professeur.

En révisant le procès Ergenekon, symbole même de la lutte entre le gouvernement islamo-conservateur et les élites laïques du pays, il se rapproche d'une armée qu'il venait juste de remettre au pas. Selon Bayram Bolci, cette révision montre qu'« Erdogan se sent affaibli et préfère se rallier à l'armée plutôt que de se retrouver seul face à un comploteur machiavélique », car depuis sa terre d'accueil, Fethullah Gülen apparaît comme la seule force d'opposition capable de mettre fin au régime Erdogan.

Le Premier ministre apparaît lui comme un dirigeant autoritaire. Son attitude actuelle le mue de politicien conservateur mesuré en islamiste franc et direct avec ses réformes de l'éducation, sa criminalisation du blasphème ou encore une commercialisation d'alcool limitée. « Le rapprochement avec l'armée le discrédite encore d'avantage », ajoute M. Balci, et pourrait entraîner, à la longue, une démystification de son parti.
Quels que soient les résultats de ces élections, elles auront attiré l'attention sur la guerre ouverte mais cachée au sein de la galaxie islamiste, cette même guerre qui illustre les failles de la démocratie turque.

Pour M. Chennoufi, « la réalité de la Turquie d'aujourd'hui n'est pas celle d'une tyrannie, mais celle d'une démocratie "illibérale" dans laquelle le processus de démocratisation est loin d'être achevé. Dans des pays comme le Venezuela, l'Ukraine ou encore la Russie, la démocratie est réduite aux élections. Le mandat obtenu des électeurs est interprété comme une carte blanche pour s'approprier l'État et le mettre entre autres au service d'intérêt oligarchique et au service d'un projet idéologique. La démocratie y est vue comme un moyen, sans plus, d'accéder au pouvoir, sans égard aucun aux valeurs (séparation des pouvoirs, État de droit, consolidation d'institutions neutres, droits des minorités, etc.) qui y sont associées ».

Et de conclure : « La solution, pour la Turquie comme pour toutes les démocraties "illibérales", est qu'il se développe un vivier électoral fait d'électeurs plus pragmatiques qu'idéologiques. C'est ce vivier qui mettra la pression électorale nécessaire à la modération, pas seulement la modération des conservateurs, mais également la modération de cette élite urbaine qui n'est pas homogène ; elle ne compte pas uniquement des démocrates libéraux, elle compte aussi des nationalistes radicaux qui s'accommoderaient bien d'un autoritarisme inverse à celui d'Erdogan. »


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