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« Ce n’est pas demain la veille que l’Arabie tiendra en laisse le Qatar »

« Ce n’est pas demain la veille que l’Arabie tiendra en laisse le Qatar »

Golfe

Le retrait des ambassadeurs saoudien, émirati et bahreïni de Doha a donné lieu à une crise diplomatique sans précédent au sein du CCG, mais il ne semble pas qu'elle dégénérera davantage.

17/03/2014

Depuis 2011, les soulèvements dans le monde arabe n'ont pas été sans répercussions, au sein même des pays concernés évidemment, mais aussi et surtout dans l'ensemble du Moyen-Orient et du Proche-Orient. En effet, certains gouvernements ont pris le parti des révoltés, et d'autres celui des régimes contestés. Cette dynamique a été confortée par la tournure de plus en plus socioconfessionnelle et idéologique qu'ont prise certains conflits, notamment en Égypte et en Syrie.
Ainsi, il va sans dire que l'exemple le plus évident reste celui de l'Iran et du régime syrien, soutenus par la Russie, qui font face à des rebelles appuyés politiquement, financièrement et même militairement par l'Arabie et le Qatar.


Un autre exemple tout aussi flagrant est celui de l'Égypte, où les premières élections démocratiques post-Hosni Moubarak, renversé début 2011, ont jeté sur le devant de la scène politique les Frères musulmans, ouvertement encouragés et financés par le Qatar, mais considérés comme une sérieuse menace par l'Arabie saoudite. À leur tête, Mohammad Morsi, déchu en juillet 2013 et remplacé par l'armée après seulement un an à peine de pouvoir.


Bien entendu, la divergence de points de vue entre le Qatar et l'Arabie saoudite n'est pas née avec le printemps arabe, au contraire. Des conflits territoriaux avaient déjà opposé les deux pétromonarchies au début des années 1990. Toutefois, le clivage n'a réellement pris d'ampleur qu'à la naissance et montée en puissance il y a quelque deux décennies de la chaîne télévisée qatarie al-Jazira, très critique de l'Arabie saoudite. En 2002, d'ailleurs, le royaume wahhabite avait déjà retiré son ambassadeur de Doha pour protester contre les émissions de ce que certains qualifient de « CNN arabe » ; ce n'est qu'en 2008 que le diplomate a pu reprendre son poste, après la promesse de Doha de mieux contrôler la chaîne satellitaire.


Aujourd'hui, en revanche, la crise semble dépasser al-Jazira dont, au passage, l'Arabie saoudite a demandé la fermeture vendredi dernier. Le 5 mars, trois pays membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) et le Bahreïn, annonçaient, dans un communiqué commun, le rappel de leurs ambassadeurs au Qatar. Leurs raisons : malgré un accord de non-ingérence signé fin 2013 en conclusion d'un sommet tripartite ayant réuni le Koweït, l'Arabie saoudite et le Qatar, ce dernier fait la sourde oreille. Il continue en outre de protéger des islamistes issus des Frères musulmans sans les extrader vers Le Caire, comme le prédicateur d'al-Jazira Youssef el-Qaradawi, d'origine égyptienne. Et en Syrie, si l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis (EAU) soutiennent activement la rébellion, le Qatar soutient les groupes les plus extrémistes de celle-ci, notamment le Hamas palestinien et le Front al-Nosra... branche officielle d'el-Qaëda en Syrie, une mouvance violemment rejetée par le royaume wahhabite, victime de par le passé de ses attaques.

 

L'Égypte et la Syrie
C'est pour cette raison, explique Nabil Ennasri, auteur de L'Énigme du Qatar et spécialiste de la pétromonarchie, que l'Arabie redoute depuis le début des révoltes arabes un débordement à l'intérieur même de ses frontières. Le royaume connait « un marasme social et une dynamique d'opposition islamiste, voire terroriste comme on l'a vu au début des années 2000 », tandis que « le Qatar n'a pas ces craintes ». L'Arabie sait, selon l'auteur, que les Frères musulmans est la « seule structure islamiste réellement capable de lui faire face et de faire office de concurrent sérieux » quant au monopole du monde arabe. En retirant son représentant du Qatar, l'Arabie recherche donc « l'isolement diplomatique de celui qui aide (la confrérie) », en plus de « l'éradication militaire et juridique » de cette dernière, processus déjà enclenché en Égypte où la mouvance islamiste est violemment réprimée depuis l'été 2013.


Il serait tentant également de mettre en avant le conflit syrien comme cause principale de cette crise diplomatique sans précédent au sein du CCG. Toutefois, pour Karim Pakzad, chercheur à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), « c'est ouvertement l'Égypte qui constitue la pomme de discorde entre Doha et Riyad (...) Qatar est apparu, pour la première fois et de surcroît dans le plus grand pays arabe, comme le gagnant, repoussant sa rivale saoudienne au second plan ».


Pourtant, au Qatar, l'arrivée au pouvoir du jeune émir cheikh Tamim, succédant à son père cheikh Hamad, a laissé espérer une politique intérieure et extérieure plus modérée. Mais, pour M. Ennasri, cheikh Tamim « garde la même ligne de conduite que son père (cheikh Hamad) », lequel, depuis 1995, a travaillé « à la construction d'un socle politique » assez solide pour asseoir le Qatar en tant que puissance capable de faire front à l'Arabie. Même son de cloche pour M. Pakzad lequel estime que, « pour l'instant, rien ne s'est produit sauf de petites mesures d'ouverture vers la société civile ». « En plus, attendre un changement dans la politique étrangère de Qatar, l'un des deux instruments de la puissance et du rayonnement de Qatar, l'autre étant des investissements dans les différentes branches d'activités en Occident, est effectivement une illusion. »


Si, à de nombreux égards, cette crise est historique au sein du CCG, de nombreux observateurs sont toutefois unanimes pour affirmer qu'elle n'ira pas plus loin. Le clivage est certes assez fort pour mener à un blocage politique et diplomatique quelconque ; cela pourrait même « renforcer l'isolement du Qatar, mais cela n'est dans l'intérêt de personne », assure Nabil Ennasri, ajoutant que « Riyad ne veut pas perdre la face, mais a besoin de souder le CCG pour établir un équilibre stratégique dans la région afin d'endiguer l'influence de l'Iran chiite ». « Je ne pense pas que la tension actuelle se transforme à une rupture entre le Qatar et l'Arabie saoudite, soutenue par l'Émirat arabe uni et le petit Bahreïn », renchérit Karim Pakzad. « Le Qatar ne partage pas la politique de "containment" (d'endiguement) prônée par Riyad contre l'Iran. C'est aussi le cas de Oman qui apparaît un partenaire de l'Iran dans les domaines économique, politique et même sécuritaire, et le pont entre l'Iran et les États-Unis. »

 

L'Iran, un élément de stabilité ?
De fait, la normalisation des relations irano-américaines fait, cela va sans dire, monter les craintes de l'Arabie saoudite, laquelle voit son rayonnement régional et international baisser d'intensité. Elle pourrait donc être tentée d'augmenter encore la pression sur Doha pour obtenir un changement de politique étrangère et faire cesser ses « ingérences ». Mais si l'on prend pour acquis que le Qatar ne changera jamais sa politique extérieure, quelle solution alors à cette énième crise au sein du CCG ? Pour Nabil Ennasri, si « Riyad est agacé par son petit voisin, on ne peut soumettre un État souverain, et Riyad l'apprendra à son détriment (...) le Qatar est un pays autosuffisant, avec des alliés occidentaux précieux, et ce n'est pas demain la veille que l'Arabie tiendra en laisse ce petit pays ». De son côté, M. Pakzad va un peu plus loin : « Après l'accord sur le dossier (entre Téhéran et Washington à Genève fin 2013), il y aura beaucoup de changement dans la région. Je suis d'avis que si la normalisation entre Téhéran et Washington se réalise, l'Iran sera considéré par les États-Unis comme un éléments de stabilité qui pourrait contribuer à la résolution des crises dans la région alors qu'il en est aujourd'hui considéré comme le responsable. » D'ailleurs, il est utile de rappeler la visite toute récente du président iranien Hassan Rohani à Oman, au cours de laquelle il a appelé en faveur d'un rapprochement entre son pays et ses voisins du Golfe...

 

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