La chorale Fayha durant le voyage d’étude organisé par l’Association européenne des chœurs. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour
Tout commence doucement, comme une répétition surprise derrière une porte entrouverte. Au Centre culturel Safadi de Tripoli, le chœur junior de Fayha, en tenue de tous les jours, répète. Des voix encore fragiles emplissent la salle des prémices d’une harmonie. Puis, le chœur senior a offert une première pièce, prélude à ce qui allait suivre, avant que visiteurs et hôtes n’échangent leurs questions.
Les invités européens — chefs et choristes venus d’Allemagne, de Pologne, de Slovénie, de France et d’ailleurs du 13 au 17 septembre — écoutent avec curiosité. Comment, dans un pays où l’éducation musicale est rare, de tels ensembles ont-ils pu chanter avec autant de précision et de richesse ? « Avez-vous reçu une formation musicale à l’école ? » demande l’un d’eux. La réponse est claire : non. Aucun des chanteurs n’a étudié la musique avant de rejoindre la chorale Fayha. Ici, la discipline se transmet à l’oreille, dans la mémoire collective, plutôt que par la partition. Pour des Européens habitués à la page écrite, l’idée semble presque inconcevable.
Jan Schumacher, chef d’orchestre et vice-président de l’Association européenne des chœurs, confie combien l’expérience l’a transformé : « C’est ma deuxième visite au Liban et j’ai beaucoup aimé ce pays, ses habitants si chaleureux. Pour moi, en tant qu’allemand, il est fascinant de découvrir les particularités de la musique orientale et la manière dont elles se déclinent ici dans le chant choral. C’est une expérience exceptionnelle. »
Quarts de ton et traditions vivantes
L’entracte se transforme en leçon de théorie musicale vécue. Les questions fusent autour des modes arabes, de ces fameux quarts de ton insaisissables qui échappent aux divisions rigides de l’harmonie occidentale. Certains chefs européens admettent que, malgré des années d’études, ils ont eu du mal à reproduire ces micro-intervalles essentiels au maqâm.
L’artiste libanais Ziad el-Ahmadie s’installe avec son oud et montre par l’exemple : chaque corde révèle la subtilité des divisions — tons, demi-tons, quarts de ton — variant selon les traditions de Syrie, de Turquie ou du Liban. Le moment ressemble moins à un concert qu’à un atelier : des musiciens venus de mondes différents cherchent ensemble le vocabulaire de leurs sonorités.
« Si l’on me demande théoriquement de chanter un quart de ton, je n’y arrive pas, reconnaît en souriant Sonja Greiner, secrétaire générale de l’Association européenne et coorganisatrice du voyage. Mais si tout le monde autour de moi le chante, je me laisse porter. Après avoir observé les répétitions et participé, j’ai senti que je pouvais y arriver. C’est une première pour moi. »
Le chœur en noir et or
Quand les chanteurs de la chorale Fayha reviennent, ils n’ont plus l’air d’élèves. Les hommes portent des costumes noirs, les femmes des abayas noires ourlées d’or, cheveux tirés en arrière, lèvres d’un rouge profond. La mise en scène est professionnelle.
Les premières notes de Jadaka emplissent la salle d’un souffle à la fois ancien et neuf. Après chaque pièce, le maestro Barkev Taslakian en retrace l’origine : une composition égyptienne autrefois dirigée par un musicien aveugle, un traditionnel Lamouni réarrangé par le Libanais Hani Siblani, des mélodies chères à Feyrouz comme Chadi et Tarik el-Nahl. Un air de dabké conclut, donnant aux pieds l’envie de battre le rythme.
Les surprises se succèdent. Taslakian passe la baguette à son adjoint Oussama Charafeddine, puis à Mahmoud Mawas, responsable de la branche qatarie de Fayha. Plus tard, la chanteuse libanaise Oumayma el-Khalil s’avance pour un solo, sa voix suspendue dans l’air, intime et immense à la fois.
« Quand les cultures se rencontrent, elles en sortent plus riches, plus profondes, avec de nouvelles influences, souligne Taslakian. Nous avons eu à cœur de diffuser la musique arabe, ces mélodies qui racontent notre histoire. C’est un accomplissement de voir des étrangers s’y intéresser et l’écouter. »
Au-delà des frontières
Pour nombre de membres de la délégation, le Liban est une première. Entre deux concerts, ils ont découvert les paysages et les rues du pays : Baalbeck, les souks de Tripoli, et chanté ensemble dans les grottes de Jeita. Les inquiétudes de sécurité qui précédaient le voyage se sont dissipées devant les sourires et la curiosité rencontrés.
« Mon rêve était que d’autres vivent ce que j’ai vécu ici, explique Greiner. Même sans formation musicale, ces chanteurs interprètent juste, à trois voix, et le résultat est stupéfiant. Et en chantant ensemble, malgré nos approches différentes, nous avons montré qu’il est possible de se rejoindre. »
Roula Abou Baker, présidente de la chorale Fayha, résume : « Nous avons accueilli une vingtaine de personnes venues de toute l’Europe — chefs, choristes, chanteurs. Ils rencontrent les ensembles libanais et découvrent en parallèle le pays. Cinq jours de concerts, de répétitions, de visites, de rencontres. C’est à la fois musical, humain et touristique. »
Un message partagé
Pour Schumacher, la leçon est claire : « Il est essentiel de se connaître, de s’entraider, d’apprendre les uns des autres. Les contextes politiques diffèrent, mais beaucoup de chœurs affrontent les mêmes problèmes. En échangeant, on découvre parfois des solutions insoupçonnées. »
Taslakian insiste sur l’importance de ce geste : « À une époque où la bataille des récits polarise le Moyen-Orient, nous avons eu la responsabilité de partager notre vécu. Nous espérons que nos invités repartiront avec l’image d’un héritage riche, d’un peuple épris de paix et de culture, capable de créer un art à la fois émotif et marquant. »
Au terme de la soirée, il ne s’agit plus d’Orient ou d’Occident, de notation ou d’improvisation, d’Europe ou du Liban. Mais d’une salle pleine de musiciens ayant découvert que l’harmonie se construit autant en écoutant qu’en lisant, autant en partageant qu’en enseignant.
À Tripoli, la chorale Fayha a montré que la musique, gravée dans l’oreille et dans le cœur, voyage aussi loin que celle inscrite sur une partition.

