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Enquête

Un pasteur évangélique français en Israël accusé de « dérives sectaires »

Plus d’une trentaine d’anciens étudiants et professeurs d’un institut de théologie francophone basé à Jérusalem dénoncent les pratiques de son fondateur.


Un pasteur évangélique français en Israël accusé de « dérives sectaires »

L’Institut de théologie francophone à Jérusalem, le 4 août 2020. Ahmad Gharabli/AFP

« Harcèlement moral », « menaces », « manipulation »... Plus d’une trentaine d’anciens étudiants et professeurs d’un institut de théologie francophone basé à Jérusalem dénoncent les « dérives sectaires » de son fondateur, un pasteur évangélique. Saisie, la justice française a ouvert une enquête.Passionnés de théologie, Michaël et Orah Gerber s’étaient inscrits avec enthousiasme à l’Institut et faculté de théologie de Jérusalem (IFTJ) pour y étudier pendant trois ans les textes et langues bibliques, séduits par « un site internet très attractif, promettant une expérience extraordinaire, avec des activités culturelles et l’histoire à portée de main ». Mais, après un an et demi, ils ont quitté précipitamment Israël en juin avec leurs enfants. « Nous n’avions plus le choix », souffle ce couple suisse. Venue chercher une formation professionnalisante contre au moins 400 euros par mois et d’importants frais annexes – « à la tête du client », selon elle –, la famille dit avoir vécu un « cauchemar » au contact de son directeur, Jacques Elbaz, 55 ans.

Juif converti, ce pasteur franco-israélien a fondé en 2007 cet institut privé dispensant une formation biblique et théologique. Les 40 étudiants, vivant majoritairement sur le campus, sont invités à participer à des prières communes et à diverses activités. Réunis dans un collectif, 33 plaignants – parmi lesquels des Belges, des Français et des Italiens – décrivent un « système communautaire en vase clos, conduisant à l’isolement en cas de contestation des règles tacites », des méthodes « d’autosurveillance et de délation », avec une « ingérence dans la vie privée », sur une période allant de 2007 à 2020. « Nous étions tenus par des exigences et des interdits qui visaient à nous isoler du reste du groupe, comme l’interdiction de parler aux autres étudiants en dehors des murs de l’institut », dénonce Orah Gerber. Des « pressions » et une forme de « contrôle mental » qui « nous donnaient l’impression d’être espionnés en permanence ».

« Chasse à l’homme »

« Je me donnais à fond » au service des activités de l’école « mais il m’en demandait toujours plus, sans aucune reconnaissance », témoigne Jean-Philippe M. « Quand j’ai quitté l’institut, j’étais détruit psychologiquement », raconte-t-il lors d’une conférence de presse organisée fin juin à Lille, dans le nord de la France, par le Caffes, association de lutte contre les dérives sectaires.

Pour la présidente du Caffes, Charline Delporte, ces témoignages portent « les symptômes de la dérive sectaire ». Recueillir « autant de récits similaires sur une période aussi longue est très rare. Pourquoi n’a-t-il toujours pas été mis hors d’état de nuire ? ». Saisie en avril par le collectif, la Miviludes, organe public de lutte contre les dérives sectaires, a indiqué avoir transmis le dossier au parquet de Paris qui a ouvert une enquête pour abus de faiblesse en août.

« S’ils étaient confirmés, les faits pourraient caractériser une forme d’emprise et d’abus de faiblesse : on parle d’autoritarisme, de harcèlement moral, de brimades et humiliations, de pressions, d’intimidations, de manipulation... » précise la secrétaire générale de la Miviludes Anne Josso. Sont pointés du doigt, notamment, « l’opacité de la gestion de l’institut », « le train de vie du pasteur », « l’ingérence dans la vie personnelle » et « la fouille d’ordinateurs », ou encore des « violences verbales ». « Les indicateurs d’une dérive de nature sectaire sont largement présents », conclut la Miviludes dans un courrier aux plaignants dont l’AFP a obtenu copie. Contacté, Jacques Elbaz fustige une « chasse à l’homme » initiée par « un groupe qui veut faire le buzz » en « calomniant ». « La grande majorité des étudiants sont très heureux chez nous. Et les gens sont libres de partir quand ils veulent... » assure-t-il.

Délégation d’enquête

Les instances religieuses oscillent entre mise en garde et refus de prendre position. Dans un communiqué, les réseaux évangéliques de France (CNEF), de Suisse et de Belgique ont fait part de leur « préoccupation », exhortant à la « prudence » avant de « s’inscrire à cet institut ». Son président Christian Blanc se dit « embarrassé » par les témoignages. « Le CNEF ne peut pas souscrire aux comportements » dénoncés, « qui ne correspondent absolument pas aux valeurs éthiques et pastorales » mais « n’a pas compétence sur ce dossier », explique-t-il.

Les Assemblées de Dieu (ADD), première branche évangélique ou pentecôtiste, à laquelle Jacques Elbaz est affilié, indiquent, elles, avoir auditionné le pasteur par visioconférence début septembre, faute d’avoir pu se rendre en Israël « en raison de la crise sanitaire ». « Nous avons entendu sa version et allons la transmettre au conseil d’administration qui décidera » d’éventuelles mesures, pouvant aller « de l’avertissement à l’exclusion », précise leur coordinateur national, René Delattre, rappelant que les ADD n’ont « aucun lien organique » avec l’institut. À ce stade, la mission du pasteur se poursuit.

« Les témoignages ne concernent pas des actes de violence physique ou sexuelle », ajoute Jean-Luc Zolesio, président de l’action missionnaire des ADD. « Nous ne sommes pas dans une urgence absolue », d’autant que « les choses ne sont pas aussi tranchées que cela ». Référente principale de Jacques Elbaz, la Communauté d’Églises protestantes francophones (CEEEFE) met en avant la « présomption d’innocence ». Après l’avoir entendu, « nous n’avons aucune preuve d’attitude sectaire », affirme son président, Christian Seytre.

« Politique de l’autruche »

Une série de réactions insuffisantes aux yeux des plaignants, qui y voient « une politique de l’autruche incompréhensible et inacceptable ». « Il faut que les responsables d’aujourd’hui agissent significativement pour éviter des victimes futures », réclame Orah Gerber. « C’est dramatique de voir que ces institutions religieuses, qui devraient jouer un rôle, essayent au contraire d’étouffer l’affaire », lâche aussi Michael Langlois, professeur de théologie et chercheur au CNRS. Selon lui, la prévention doit être renforcée : le cadre religieux, où « une figure d’autorité fait office de médiateur entre les humains et Dieu », peut créer « un risque de dérive, d’autant plus exacerbé dans le mouvement charismatique, qui croit dans les manifestations surnaturelles ».

Le Caffes, lui, a récemment reçu « de nouveaux signalements au sein d’autres Églises ». « Cette affaire crée une dynamique que nous n’avions pas anticipée, souligne Mme Delporte. Les responsables de certaines Églises évangéliques indépendantes avaient tendance à étouffer les affaires en invoquant la doctrine religieuse. Mais nous sentons qu’enfin, la parole se libère. »

Clément MELKI/AFP


« Harcèlement moral », « menaces », « manipulation »... Plus d’une trentaine d’anciens étudiants et professeurs d’un institut de théologie francophone basé à Jérusalem dénoncent les « dérives sectaires » de son fondateur, un pasteur évangélique. Saisie, la justice française a ouvert une enquête.Passionnés de théologie,...

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