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Au cœur de la crise ivoirienne, la prédation des richesses du pays

Au cœur de la crise ivoirienne, la prédation des richesses du pays

Interview

Depuis le 28 novembre, date de l'élection présidentielle, la Côte d'Ivoire est plongée dans une grave crise politique, le chef de l'État sortant Laurent Gbagbo refusant d'admettre sa défaite face à Alassane Ouattara, dont la victoire est reconnue par la communauté internationale. Alors que les efforts de médiation piétinent, que les dérapages violents ont déjà fait autour de 200 morts et que plane la menace d'un conflit armé, Bernard Conte, économiste politique au CEAN (Centre d'étude d'Afrique noire) à l'Institut d'études politiques de Bordeaux, revient pour « L'Orient-Le Jour » sur les tenants et les aboutissants de la crise ivoirienne.

10/01/2011

Q - Quelles sont les racines de la crise actuelle ?
R - Les racines de la crise actuelle sont profondes et, pour moi, essentiellement économiques au départ avant de prendre d'autres dimensions. Elles trouvent leur origine dans le système mis en place par Félix Houphouët-Boigny, le premier président de la Côte d'Ivoire.
Le système « houphouétiste » était un régime fondé sur le prélèvement et la redistribution de la rente agricole principalement issue des filières cacao-café. Au cœur du système de prélèvement se trouvait la Caisse de stabilisation (Caistab), monopole d'achat étatique, qui assurait la commercialisation des produits de l'agriculture de rente. Le différentiel entre le prix officiel d'achat aux planteurs et les cours mondiaux générait un volume important de rente dont la redistribution répondait à des règles officieuses respectant des équilibres politiques, géographiques et ethniques. L'ensemble de la population bénéficiait, peu ou prou, des largesses du clientélisme agricole par le biais d'une extension sans limite du secteur public, d'une inflation des effectifs de la fonction publique, du recrutement obligatoire des diplômés de l'enseignement supérieur... Ce système était contrôlé par le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), parti unique fortement structuré jusque dans les plus petits villages de la brousse.
Pendant près de deux décennies, le modèle ivoirien a produit des résultats impressionnants tant en termes de stabilité politique et sociale que de croissance, si bien qu'on a parlé de « miracle ». Les choses ont commencé à se gâter au début des années 1980, quand les cours internationaux des matières premières se sont durablement effondrés, pendant que la charge de la dette extérieure explosait du fait de la hausse des taux d'intérêt. Le gâteau clientéliste s'est fortement rétréci.
Jusqu'à sa mort en 1993, Houphouët-Boigny a pu maintenir le système sous perfusion, grâce à une fuite en avant dans l'endettement. Les successeurs d'Houphouët-Boigny ont tenté de reconduire le système clientéliste menacé de faillite. Le volume de la rente à distribuer étant en constante diminution, il a fallu réduire drastiquement le nombre de bénéficiaires.
Cela a commencé avec Konan Bédié et la promotion du concept d'« ivoirité » réservant aux vrais Ivoiriens du Sud, et particulièrement à son ethnie d'origine (Baoulé), le bénéfice de la distribution de la rente. La parenthèse militaire de Robert Guéi a simplement poursuivi l'exclusion des populations du Nord en empêchant Alassane Ouattara (mais aussi Konan Bédié) de se présenter à l'élection présidentielle de 2000. Gbagbo, élu dans un contexte d'exclusion et de forte abstention, a reconduit, malgré ses promesses, le système clientéliste en recentrant ses activités prédatrices au bénéfice quasi exclusif de son ethnie d'origine (Bété).
Le coup d'État manqué de septembre 2002 qui, selon moi, était une tentative de « revanche » des exclus du Nord pour accéder au gâteau, a débouché sur une partition de fait du pays. Au total, on voit que le conflit se résume autour du partage de la rente. Comme les exclus du Nord sont essentiellement musulmans et que les ayants droit du Sud sont majoritairement chrétiens, le conflit a progressivement pris une dimension ethno-religieuse.

La crise actuelle s'inscrit-elle dans la continuité du conflit entre le Nord et le Sud et, si oui, pourquoi les différents accords, dont ceux de Ouagadougou, n'ont pas réussi à réconcilier les camps ?
La crise actuelle s'inscrit dans le droit fil de la lutte pour l'accès au pouvoir qui permet de maîtriser la rente. Les différents accords de Marcoussis à Ouagadougou n'ont pas vraiment réussi à régler le problème pour deux raisons essentielles. La première, c'est que Gbagbo est le leader du Front populaire ivoirien (FPI) qui est un parti minoritaire dont l'assise principale est l'ethnie Bété. Pour Gbagbo, il était essentiel de gagner du temps pour trouver une solution susceptible d'assurer sa réélection. Ce qui explique les tergiversations, les gesticulations, les accusations, le non-respect des accords... La seconde raison tient au fait que la division du pays et la situation de « ni guerre, ni paix » qui s'est prolongée pendant huit ans arrangeait ceux qui en profitaient par leurs actions prédatrices tant au Nord qu'au Sud. Au Nord, les chefs de guerre (Com'zones), ainsi qu'au Sud, les cercles rapprochés de la présidence ont mis en coupe réglée les filières cacao, café, pétrole, gaz, diamant, bois précieux... Conflit et instabilité sont générateurs de richesse pour une frange de la population. Dans ces conditions, la réconciliation et le retour à la paix peuvent être, pour certains, synonyme de perte de revenus. En réalité, seule population a vraiment à gagner avec la paix, mais qui s'en soucie.

Laurent Gbagbo semble tenir un double langage. Quelle est sa stratégie, selon vous ?
Laurent Gbagbo est un fin politique. Certains le surnomment « le boulanger », car il a pour habitude de rouler ses adversaires dans la farine. Sa stratégie consiste à souffler, alternativement, le chaud et le froid : dire qu'il ne partira pas, puis annoncer qu'il est prêt à discuter, par exemple. Il lui faut gagner du temps. On se rappelle que Gbagbo a été élu en 2000 pour un mandat de cinq ans et, depuis 2005, il a sans cesse reporté l'élection présidentielle sous des prétextes divers. En 2010, il a accepté d'organiser les élections, parce qu'il était certain de les gagner, c'est ce que prédisaient les nombreux sondages d'opinion qu'il avait commandités. Battu dans les urnes, son objectif reste de conserver le pouvoir, coûte que coûte, parce que le pouvoir donne accès à l'argent. Gbagbo et son cercle rapproché espèrent ainsi reconduire le système de prédation des richesses, mis en place depuis 2000, pour continuer à siphonner les rentes du pays (cacao, café, pétrole...) à leur plus grand profit. Pour atteindre cet objectif, ils sont prêts à tout.

Partage du pouvoir, intervention militaire, enlisement, solution négociée... Quels sont les scénarios probables, avec quelles conséquences ?
Il est difficile de construire des scénarios. D'emblée, il me paraît évident d'éliminer celui du partage du pouvoir, car il constitue la pire des solutions pour chacun des deux présidents. L'intervention militaire est un scénario peu probable, à mon sens, car cela créerait un précédent et ouvrirait la voie à d'autres interventions éventuelles en cas d'élections contestées, ailleurs sur le continent. De plus, au moins en coulisse, les dirigeants africains ne semblent pas unanimes. Par contre, les pressions financières, économiques et politiques pourraient se révéler, à terme, efficaces. Par exemple, la Banque mondiale a gelé ses concours, la Côte d'Ivoire n'a pas effectué le versement de 30 millions de dollars aux banques du Club de Londres, l'UEMOA (l'Union économique et monétaire ouest-africaine, NDLR) a confié à Ouattara la gestion des comptes ivoiriens à la BCEAO (Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest, NDLR)... Les premiers signes d'une asphyxie financière se manifestent et Gbagbo pourrait ne plus pouvoir honorer ses obligations tant extérieures et qu'intérieures (salaires des fonctionnaires, de l'armée...). Dans ces conditions, la rue et une partie au moins de l'armée pourraient décider de le renverser au risque d'une guerre civile. Ou bien, acculé, Gbagbo se résoudra à négocier une sortie honorable garantissant son impunité et celle d'une majorité de ses proches.

Risque-t-on, selon vous, de retomber dans des affrontements entre le Nord et le Sud ?
C'est un risque que l'on ne peut pas écarter... Depuis Konan Bédié, l'exacerbation de la xénophobie est devenue un élément important de la gouvernance en Côte d'Ivoire. Bien avant son élection à la présidence de la République, Laurent Gbagbo s'était montré un ardent défenseur de l'ivoirité, source du rejet de l'étranger. Et pendant ses dix années à la présidence, il n'a pas été tendre envers les « Nordistes ». Lorsque Ouattara, le Dioula, prendra effectivement le pouvoir, le risque existe qu'il cède aux demandes des exclus du régime précédant qui souhaitent festoyer à leur tour. Si, à son tour, il oriente la distribution clientéliste de la rente exclusivement vers les Dioulas au détriment du reste de la population, cela engendrera inévitablement des tensions, des troubles, voire des conflits... entre les privilégiés du régime et les exclus, en l'occurrence les populations du Nord et celles du Sud.

Une quinzaine de scrutins sont prévus cette année en Afrique. Quel serait l'impact d'un enlisement ou d'un dérapage total de la crise ivoirienne à l'échelle du continent africain ?
En cas d'enlisement ou de dérapage total, l'expérience ivoirienne serait un très mauvais exemple pour la démocratie en Afrique. En effet, cinquante ans après les indépendances, on pourrait se demander quelle est la maturité politique des Africains. Il est commode d'imputer les dysfonctionnements de la démocratie au néocolonialisme. Il est vrai que les États prédateurs facilitent l'exploitation néocoloniale des ressources naturelles, mais l'expérience de certains pays d'Amérique latine montre qu'il est possible de changer les règles du jeu et d'utiliser les rentes pour accroître le bien-être des populations. Alors, gardons espoir pour l'Afrique !

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