Rami Bitar, PDG de Tawfeer International
Depuis 2019, l'effondrement du pouvoir d'achat a profondément modifié les priorités économiques du pays. Simultanément, la disparition progressive des subventions a marqué la fin d'un modèle où l'État intervenait directement pour soutenir les prix.
Aujourd'hui, l'État n'a plus les moyens de financer les produits essentiels. Il conserve toutefois une responsabilité essentielle : garantir aux citoyens un accès à une alimentation à des prix justes. Cela suppose une évolution profonde de son rôle, de la subvention à la protection de la concurrence. Car un marché réellement concurrentiel demeure le moyen le plus efficace de contenir les prix sans alourdir les finances publiques.
Nous sommes donc face à un nouveau contrat économique, dans lequel la concurrence devient un véritable instrument de protection sociale.
La concurrence est la meilleure protection du consommateur
Dans les économies modernes, protéger le consommateur ne signifie pas fixer les prix. Cela consiste à garantir que ceux-ci résultent librement de la concurrence, de l'efficacité et de l'innovation.
C'est précisément ce qui fait la force du modèle de discounter retail. Contrairement aux promotions ponctuelles, ce modèle repose sur une organisation particulièrement performante : maîtrise des coûts, rotation rapide des stocks, optimisation de la logistique et marges réduites. En d'autres termes, il transforme l'efficacité opérationnelle en prix durablement plus compétitifs.
Dans un pays confronté à une pression inflationniste persistante, ce modèle ne constitue pas seulement une stratégie commerciale. Il représente un véritable levier de sécurité alimentaire et de préservation du pouvoir d'achat.
Lorsque les prix ne sont plus libres, c'est le consommateur qui paie
Une économie concurrentielle suppose que chaque distributeur puisse fixer librement ses prix. Or, lorsqu'un détaillant est empêché de répercuter ses gains d'efficacité sur le consommateur, c'est toute la logique concurrentielle qui est remise en cause.
Certaines pratiques susceptibles de limiter cette liberté méritent une attention particulière. Lorsqu'un fournisseur ou un importateur conditionne l'approvisionnement, les remises commerciales, les délais de paiement ou d'autres avantages au respect d'un prix de vente déterminé, ou exerce une pression visant à empêcher un distributeur de vendre moins cher, ces pratiques peuvent soulever des questions au regard du droit de la concurrence et méritent d'être examinées avec attention.
Le prix affiché en rayon doit être le résultat de la concurrence et de l'efficacité, non celui de contraintes imposées en amont. Empêcher un distributeur de baisser ses prix ne pénalise pas uniquement l'entreprise concernée. Cela prive avant tout le consommateur des bénéfices d'une concurrence qui devrait naturellement se traduire par des prix plus accessibles.
Les économies avancées l'ont compris
Les grandes économies ont depuis longtemps compris que la protection du pouvoir d'achat ne passe pas uniquement par les aides publiques.
Aux États-Unis, les autorités ont renforcé les dispositifs de surveillance des chaînes d'approvisionnement et créé des task forces chargées d'identifier les pratiques susceptibles de restreindre la concurrence ou de maintenir artificiellement des prix élevés. Elles ont également encouragé le développement de distributeurs compétitifs dans les food deserts, considérant leur présence comme un outil de politique publique.
En Europe, les autorités ont privilégié une autre approche : renforcer la transparence des prix et lutter contre les pratiques commerciales trompeuses. Plusieurs décisions ont confirmé qu'un prix durablement bas, lorsqu'il résulte de l'efficacité économique, mérite d'être protégé au même titre que la concurrence elle-même.
Ces politiques ne relèvent ni du populisme ni d'un interventionnisme excessif. Elles traduisent une conviction simple : protéger les mécanismes qui permettent aux prix de baisser constitue aujourd'hui l'un des moyens les plus efficaces de lutter contre l'inflation.
Le Liban : passer du soutien budgétaire au soutien réglementaire
Le Liban ne peut plus financer les prix. En revanche, il peut créer un environnement qui permette aux acteurs les plus performants de proposer des produits à des conditions plus avantageuses. Cette évolution suppose trois priorités :
Premièrement, protéger la liberté de fixation des prix. Aucun modèle fondé sur l'efficacité et la modération des prix ne peut prospérer si les distributeurs ne sont pas libres de déterminer leur politique tarifaire. Toute pratique consistant à imposer des prix de revente, à décourager des prix plus bas ou à conditionner des avantages commerciaux au respect d'un prix déterminé devrait être considérée comme susceptible de porter atteinte à la concurrence et faire l'objet d'un examen rigoureux par les autorités compétentes.
Deuxièmement, encourager le développement des marques de distributeur. Dans la plupart des économies développées, les marques propres constituent un outil stratégique pour offrir des produits de qualité à des prix accessibles. Elles renforcent la concurrence, diversifient l'offre et réduisent la dépendance à un nombre limité de grandes marques.
Troisièmement, alléger les coûts invisibles qui pèsent sur la distribution. Chaque retard administratif, chaque lourdeur douanière, chaque procédure inutile finit par se répercuter sur le prix payé par le consommateur. Simplifier les échanges commerciaux et fluidifier la logistique constituent donc une politique de pouvoir d'achat à part entière.
Faire de la concurrence un choix de société
Aujourd'hui, la sécurité alimentaire ne se mesure plus seulement par la disponibilité des produits, mais par leur accessibilité.
Un État qui protège la concurrence, garantit la liberté de fixation des prix et encourage l'efficacité économique protège la dignité de ses citoyens sans alourdir ses finances publiques.
Le Liban a besoin d'un nouveau contrat économique dans lequel l'État fixe les règles d'un marché ouvert, transparent et concurrentiel, tandis que les entreprises les plus performantes contribuent, par leur efficacité, à préserver le pouvoir d'achat.
Protéger la concurrence ne revient pas à défendre les intérêts d'un secteur. C'est défendre le droit de chaque famille libanaise à bénéficier de prix justes, déterminés par le marché et non par des contraintes qui limiteraient la concurrence.
Rami Bitar, PDG de Tawfeer International

