Frankenstein de David Sala, Casterman, 2026, 220 p.
Avec les éditions Casterman, David Sala entretient depuis plusieurs années une relation de confiance qui lui permet de développer des projets ambitieux, pensés sur le temps long.
Après l’adaptation remarquée du Joueur d’échecs de Stefan Zweig, nous l’avions retrouvé en 2022 avec Le Poids des héros, récit autobiographique dense consacré à l’héritage familial et à la transmission. Il revient aujourd’hui sur le terrain de l’adaptation littéraire, avec une interprétation du Frankenstein de Mary Shelley.
Lorsqu’on s’attaque à un récit maintes fois adapté (cinéma, bande dessinée, livre illustré…), la question est de savoir ce qu’on a de nouveau à apporter autour de ce récit mettant en scène le scientifique Frankenstein et l’incontrôlable créature à qui il a donné vie. Tant dans la narration que dans la proposition graphique, David Sala se distingue.
Scénaristiquement, son album propose de focaliser l’attention dans de longues séquences sur l’évolution intérieure de « la créature ». Plus encore que le roman d’origine, Sala s’attache à la construction progressive de sa personnalité et de ses sentiments. Certains ajouts éclairent ce parcours, comme cet épisode charnière du récit qu’il propose, dans lequel « la créature » croise le chemin d’une jeune femme qui prend soin de lui avant de subir à son tour la violence des autres humains.
Dans l’évolution de « la créature », une autre séquence agit comme un pivot : celle durant laquelle il apprend à parler. Le temps de quelques cases dans lesquelles s’écoulent plusieurs semaines, le langage de « la créature » devient plus riche, puis plus imagé, plus conceptuel, et cette évolution décrit à merveille la transformation de sa perception du monde.
S’installe alors un récit parallèle constant entre le scientifique et sa créature. Chacun possède sa logique intérieure et sa manière de lire les événements. Le lecteur se retrouve pris dans un étau entre ces deux regards irréconciliables.
Bien qu’en évolution graphique perpétuelle d’album en album, les planches de David Sala, peintes dans des plages de couleurs à la texture épaisse avec des choix de teintes qui doivent plus à l’expressivité qu’au réalisme, sont identifiables dès les premières images de ce Frankenstein. Son atelier ressemble d’ailleurs plus à celui d’un peintre que d’un dessinateur de bande dessinée. Il crée des images ouvertes, à la frontière entre narration et atmosphère.
Les textes narratifs (voix intérieures des personnages), les dialogues, très soignés et inspirés mais dans un registre peut-être moins intuitif que le dessin, viennent apporter une rassurante et solide assise à l’ensemble.
Le cahier graphique proposé en fin d’ouvrage dévoile enfin une autre facette du travail de l’auteur. Ces coulisses faites de dessins préparatoires surprennent par leur facture plus classique, plus ronde aussi dans les volumes et les traits des visages. Nous comprenons mieux en les voyant de quelle manière la peinture vient ensuite poser son esthétique singulière.