Le conflit somalien entre dans une nouvelle phase

Le conflit somalien entre dans une nouvelle phase

Somalie

Livré à une guerre civile depuis 1991, le pays connaît aujourd'hui un regain de violence sans pareil. Deux experts font le point, pour « L'Orient-le Jour », sur la situation complexe dans cette région de la Corne de l'Afrique.

29/06/2009

La lutte entre les combattants radicaux, notamment les shebab et la milice Hezb al-islamiya, d'une part, et les troupes du gouvernement d'union nationale, d'autre part, est entrée dans une phase décisive. En quelques mois, les islamistes, en partie dirigés par le vétéran du radicalisme somalien Cheikh Hassan Dahir Aweys, accusé par Washington de lien avec el-Qaëda, ont conquis tout le sud et le centre du pays. Le 7 mai, ils ont lancé une nouvelle offensive, prenant, dix jours plus tard, le contrôle de Jowhar, un emplacement stratégique, à 90 kilomètres de la capitale Mogadiscio. Un revers de plus pour le président Charif Cheikh Ahmad, élu fin janvier. Le gouvernement d'union ne contrôle plus, dans les faits, que quelques rues de Mogadiscio et une poignée de sites stratégiques, comme le port ou l'aéroport.
Le président somalien ne pourrait plus compter que sur 2 000 à 3 000 hommes, des civils auxquels des armes ont été distribuées, et sur la Mission de l'Union africaine en Somalie (Amisom). Ce contingent, composé de 4 300 soldats ougandais et burundais - contre 8 000 initialement prévus - est déployé depuis mars 2007 à Mogadiscio. L'Amisom, qui est régulièrement la cible des attaques des insurgés islamistes, est la seule force étrangère déployée dans ce pays en guerre civile depuis 1991. Mais ces soldats, relativement mal équipés, ne représentent qu'un faible soutien.
Les miliciens islamistes, qui ne cachent plus la présence dans leurs rangs de jihadistes étrangers, ont massé des troupes et de l'artillerie dans la capitale, à quelques centaines de mètres du palais présidentiel. « Les shebab ont un soutien extérieur assez important, venu notamment d'Irak et d'Afghanistan », indique Philippe Hugon, directeur de recherche à l'IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques). Les shebab veulent imposer leur idéologie par la force. Toutefois, il ne faut pas oublier que c'est « une milice et non une armée », note de son côté Roland Marchal, chargé de recherche au CNRS/CERI (Centre d'études et de recherches internationales). « Les shebab sont très ambitieux, ils veulent instaurer la charia en Alaska alors qu'ils n'ont pas les moyens pour le faire. Même dans la conjoncture actuelle de Mogadiscio, et malgré le fait qu'ils ont accumulé plusieurs succès, ils ne peuvent pas gagner sur tous les plans, poursuit M. Marchal. Leur force est le résultat de la faiblesse de leurs opposants. La communauté internationale veut soutenir le Gouvernement fédéral de transition somalien (GFT), elle met souvent l'accent sur la lutte contre les combattants étrangers et el-Qaëda ; dans une certaine proportion, cela est vrai, mais on ne sait pas si le soutien extérieur aux insurgés est ponctuel ou bien s'il est massif », souligne le spécialiste.
Entre-temps, terrorisés par la perceptive de combats à l'artillerie, les habitants quittent la capitale dans des conditions épouvantables. La semaine dernière, des milliers d'habitants de Mogadiscio fuyaient, faisant le plus grand déplacement de population hors de cette ville depuis l'élection du président Ahmad. Selon l'ONU, plus de 122 000 personnes ont été déplacées à cause de ces combats.
Dans ce contexte de terreur, comment les shebab sont-ils perçus par la population ?

Les shebab et les Somaliens
« Dans la perspective somalienne, c'est assez ambivalent. Il faut prendre en considération deux points, souligne M. Marchal. Les shebab appliquent la loi de la terreur. Les Somaliens doivent surveiller ce qu'ils disent dans l'espace public, ils doivent faire attention. Certaines personnes, impliquées en politique, reçoivent même des sms de menaces. Par ailleurs, il y a des règles instaurées par les shebab. Si vous les respectez, alors il n'y a pas de problème. Certes, l'angle néosalafiste est toujours présent, mais lorsqu'une ville est contrôlée par les shebab, cela fonctionne. S'il y a le moindre problème, la population va les voir et ils le règleront. Dans cette optique, la question clanique ne joue plus, les shebab sont brutaux, certes, mais ils sont justes », affirme M. Marchal.
 « On n'a pas de sondage, mais je ne pense pas que l'opinion publique soit très favorable aux shebab », note de son côté Philippe Hugon. « Les tribunaux islamiques ont remis de l'ordre, instaurant la charia avec un certain contrôle social que les Somaliens ont plus au moins accepté, mais les shebab sont des jeunes gens armés semant la terreur », poursuit M. Hugon.

Engagement régional dans le conflit ?
Suite à cette montée de la terreur et face à l'avancée des insurgés, le président du Parlement somalien, Aden Mohammad Nur, a exhorté récemment les pays voisins (Kenya, Djibouti, l'Éthiopie et le Yémen) à « déployer des troupes en Somalie dans les 24 heures ».
Cet appel à l'aide a tout de suite été fustigé par le président et le Premier ministre somaliens « parce que la situation n'est pas si désespérée, explique Roland Marchal. Le président ne veut pas que son pays soit de nouveau perçu par l'extérieur comme le pantin de l'Éthiopie », estime le spécialiste. L'Éthiopie était déjà entrée militairement en Somalie entre décembre 2006 et le mois de janvier dernier. « Aujourd'hui, il y a toujours une présence éthiopienne, mais elle n'est pas aussi importante qu'auparavant, il n'y a ni armement lourd ni hélicoptères, mais uniquement des soldats au sol », affirme M. Marchal. Toutefois, Addis-Abeba a indiqué qu'elle n'interviendrait pas cette fois en Somalie sans une décision de la communauté internationale. « Au cours de sa dernière intervention, l'Ethiopie a été accusée de crimes de guerre, elle recherche donc cette fois un soutien diplomatique total », déclare le spécialiste. Ce n'est toutefois pas assez suffisant. « On est en plein dans la bataille, il faut prendre du recul, faut-il renforcer l'Amisom ? Envoyer de nouvelles troupes ? Les shebab contrôlent trois villes près de Mogadiscio, Kismayo, Merka et Baïdoa. Si les troupes étrangères s'impliquent d'une manière plus forte, les shebab se retireront pour sauvegarder ce qu'ils ont déjà gagné ce qui permettrait au gouvernement de souffler un peu », poursuit M. Marchal.
De son côté, Philippe Hugon estime que le gouvernement transitoire risque de perdre la bataille et a impérativement besoin d'appui extérieur. Cependant, « il y a déjà eu plusieurs conflits entre la Somalie et l'Ethiopie, la population n'est peut-être pas vraiment prête. Ceci étant, l'armée éthiopienne est bien structurée et armée, elle peut intervenir contre les shebab, poursuit M. Hugon. En outre, l'Éthiopie est un État pivot des États-Unis. En 2006-2007, Washington a effectué des raids contre des dirigeants présumés d'el-Qaëda et ne peut donc plus intervenir directement. Les Nations unies pourraient le faire, mais elles sont assez réticentes », estime M. Hugon.

Le rôle de la communauté internationale
« Si la communauté internationale doit s'engager sur ce dossier, il faut qu'elle joue un rôle de médiateur et engage le dialogue. Elle a eu un rôle négatif en polarisant le conflit. Elle a choisi un camp et insulté l'autre », affirme pour sa part Roland Marchal. « On ne peut pas régler le problème seulement militairement, il faut discuter avec toutes les parties, surtout que les shebab ont un rapport négatif avec les étrangers », poursuit le chercheur.
Toutefois, M. Hugon estime qu'une « intervention militaire est un enjeu très important pour les pays occidentaux parce que la Somalie peut devenir un nouvel Afghanistan ». Affirmation tempérée par M. Marchal, « le conflit est très différent de l'Irak et de l'Afghanistan, mais dans cette différence, il y a une erreur commune. La communauté internationale a eu une approche purement sécuritaire. En Somalie, dans les groupes armés, il y a certes des combattants liés à el-Qaëda, mais il faut éviter de faire les mêmes erreurs ».
De plus, « ailleurs que dans la capitale, la situation n'est pas si catastrophique, je ne dis pas qu'il n'y a pas de problème hors de Mogadiscio », poursuit M. Marchal.
« On est en train de vivre la fin d'une certaine phase. Depuis 2001, on est en présence d'un groupe de l'islam politique qui est structurant, qui crée des situations nouvelles, différentes du passé. L'aspect négatif de cette période est le problème d'el-Qaëda. Ce qui émergera à court terme du conflit (dans les 6 mois) n'aura pas grand-chose à voir avec la vie politique somalienne des années 90, où les chefs de clan se disputaient le pouvoir. Il y a une sorte de recentralisation de la vie politique, c'est sur une autre base qu'il faudra travailler », estime M. Marchal.  « Il y aura un double défi, d'abord le rôle que la diaspora va jouer, que va-t-elle faire ? Sachant qu'elle est beaucoup plus radicalisée que la population vivant en Somalie. Ensuite, il faudrait que la communauté internationale esquisse une nouvelle politique qui se traduirait par beaucoup moins de pertes humaines », poursuit M. Marchal.
« En fait, on pourrait faire une comparaison, la guerre libanaise comme la guerre somalienne ne sont plus des guerres internes, mais elles se sont développées en guerres régionales. Si l'on n'accepte pas de traiter la question dans une perspective régionale, cela ne peut qu'être voué à l'échec », conclut Roland Marchal.

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